Le spectacle a de quoi surprendre, en plein milieu de l’autoroute A64, qui slalome le long des Pyrénées, entre Toulouse et Bayonne. Au niveau de Carbonne (Haute-Garonne), une armée multicolore composée d’une trentaine de tracteurs de différentes tailles est figée sur le bitume. Au milieu, sous un pont routier d’où surgissent quelques klaxons de soutien, un imposant barnum blanc a été tendu par les agriculteur·ices qui tiennent ce blocus depuis le 12 décembre 2025.

«Normalement, un piéton sur une autoroute, c’est deux minutes d’espérance de vie… Nous, ça fait presque un mois qu’on est là, c’est un vrai record !», s’esclaffe un jeune agriculteur affalé sur une chaise en plastique. «On joue un marathon, une course de fond, analyse de son côté Jérôme Bayle, éleveur bovin et leader de la mobilisation, au milieu de la petite dizaine de personnes rassemblée autour de lui. On ne peut pas être cent tous les jours mais, le but, c’est qu’il y ait du monde en permanence.»
Point de départ de la crise agricole
C’était là, au beau milieu de la région Occitanie, qu’avait déferlé il y a deux ans la première vague de la crise agricole française. Lancé à l’initiative de Jérôme Bayle et d’autres paysan·nes de Haute-Garonne le 18 janvier 2024, le blocage autoroutier de Carbonne était devenu le symbole de la mobilisation agricole, qui s’était ensuite propagée dans tout le pays. Neuf jours plus tard, le blocus avait été levé à la suite des annonces du premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, qui s’était rendu sur place. À l’occasion, une association avait été créée pour faire perdurer le combat et les valeurs des mobilisé·es, hors de tout syndicat : les «Ultras de l’A64».
«Quand on décidera de lever le camp, l’autoroute sera fonctionnelle une heure après.»
Tout a recommencé au début du mois de décembre dernier. En pleine crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) – cette maladie bovine qui touche la France depuis l’été 2025 (notre article) –, les «Ultras de l’A64» ont rejoint le blocage de la ferme de Bordes-sur-Arizes (Ariège), au milieu de centaines d’autres agriculteur·ices de tous horizons venu·es dénoncer l’abattage d’un troupeau contaminé. Si la mobilisation a échoué face au déploiement massif des forces de l’ordre, les «Ultras» ont pris la décision d’installer de nouveau leurs tracteurs à la sortie 27 de l’A64. Un contournement a été mis en place pour les voitures, tandis qu’une gigantesque bâche a été tendue sur un tas de bottes de paille : «Ici continue le pays de la résistance agricole».

Depuis un mois, plusieurs dizaines de personnes sont sur place jour et nuit, sous le même pont qu’il y a deux ans. Alors que les nombreux blocages paysans qui avaient fleuri au cours du mois de décembre partout en France ont été levés avec les vacances de Noël, celui de Carbonne a tenu bon malgré le froid et la lassitude. Le soir du 24 décembre, une messe de Noël a même été organisée sur l’autoroute avec plusieurs centaines de personnes.
«Il y a beaucoup de gens qui viennent, qui apportent à manger, qui repartent… C’est devenu un lieu de pèlerinage, mais aussi un lieu de discussions et de rencontres», se réjouit Jérôme Bayle, casquette à l’envers sur la tête. Le secret de leur réussite ? Mobiliser autour de l’avenir de l’agriculture française, sans attache politique ou syndicale. Le tout «dans le respect des biens et des personnes», comme tient à le répéter Jérôme Bayle : «Quand on décidera de lever le camp, l’autoroute sera fonctionnelle une heure après.»
«Goutte d’eau»
Mais, pour le moment, l’heure n’est pas à la levée du blocus. Les «Ultras de l’A64» ont listé une série de mesures à l’attention de la ministre de l’agriculture : opposition à l’accord de libre-échange du Mercosur (qui a finalement été validé au niveau européen vendredi dernier), revalorisation du prix d’intervention pour les céréales (le prix plancher à partir duquel l’État intervient, qui reste bloqué depuis 2001), révision des assurances climatiques… Mais aussi, et surtout, la fin de l’abattage systématique des troupeaux dans le cadre de la lutte contre la DNC, qui avait mis le feu aux poudres il y a un mois.
Au milieu des braseros fumants et des bottes de paille, le traumatisme de cette maladie est partout. Là, une grande pancarte «Non au massacre» est brandie au sommet d’un chariot télescopique ; plus loin, des grenades lacrymogènes vides lancées (selon les agriculteur·ices) par les CRS lors du blocage de la ferme ariégeoise en décembre ont été accrochées à un sapin en guise de boules de Noël.
Cet épisode violent, «c’était la goutte d’eau. Mais, à un moment, ça allait forcément péter, estime Marc Colmant, éleveur de moutons en plein air. Je ne suis pas spécialiste des bovins, mais si jamais on me tue mon troupeau, je suis foutu, ce sont toutes mes économies qui disparaissent.» Même si tous les animaux abattus sont indemnisés par l’État, «on perd toute la diversité génétique», rappelle le «berger sans terre» et membre actif de la mobilisation.

Damien Johannes, distributeur de produits agricoles (semences, anti-parasites…), fait régulièrement un détour par Carbonne pour soutenir le blocage. Lui aussi parle d’une «goutte d’eau qui a fait déborder le vase», et voit dans cette mobilisation un «combat sociétal». Adhérent aux «Ultras de l’A64», dont il revêt le bonnet bleu aux lettres orange, il vient aussi rappeler que de nombreux métiers en milieu rural dépendent de l’agriculture : «S’ils meurent, je suis mort.»
Catastrophes climatiques et ras-le-bol informatique
Gros éleveurs et petits bergers, maraîchers bios et céréaliers conventionnels… C’est tout un monde qui se retrouve chaque jour sur le bitume froid de l’A64, pour échanger, parler de ses difficultés, de ses solutions. Malgré la fatigue et ses «sacrées journées», Marc Colmant continue de venir quotidiennement après s’être occupé de ses brebis. Il peste contre les charges administratives et les normes qui le «bouffent». «On est pas fait pour être derrière un ordinateur toute l’année», déplore l’éleveur, qui se retrouve à devoir faire des factures pour ses colis de viande, même à ses plus fidèles client·es.
Le berger s’inquiète aussi du changement climatique qui frappe déjà la région : «C’est flagrant, je le vois tout le temps dehors, sur la biodiversité, sur l’herbe qui brûle avec la sécheresse… Il faut qu’on change complètement notre méthode de travail.» Il y a quelques temps, il a perdu une vingtaine de brebis à cause de la fièvre catarrhale ovine, une autre maladie animale dont l’apparition en France est en partie liée au réchauffement climatique.

Un peu plus loin, Michel Péré, céréalier depuis bientôt trois décennies, voit lui aussi l’impact du climat sur ses rendements. Le printemps dernier, ses champs de blé ont été inondés à deux reprises à cause des fortes pluies : «On est passé de très humide à très sec. Même lors de la sécheresse de 2003, je n’avais pas connu ça. Je démarre l’année 2026 en négatif.»
Il pointe aussi les cours mondiaux du blé, dont dépend son prix de vente, et qui fluctuent en permanence. Mais aussi l’augmentation des coûts de production, comme pour les engrais, et la concurrence déloyale avec les voisins européens, qui peuvent utiliser certains pesticides interdits en France. «On ne veut pas être riche, on veut juste vivre de notre métier, c’est aussi simple que ça», souffle-t-il.
Une initiative qui fait des petits
Preuve d’une forte adhésion locale, nombre d’habitant·es extérieur·es au monde agricole viennent soutenir les «Ultras de l’A64». À l’image de Marc Géraud, ouvrier à l’usine voisine d’aéronautique de Muret, venu en moto. «J’essaie d’apporter un peu de soutien, je suis à fond avec les agriculteurs, témoigne-t-il. On s’aperçoit qu’ils morflent, les pauvres.» Certains gendarmes qui surveillent le blocage viennent souvent casser la croûte : «On discute, ils sont respectueux», glisse l’un d’eux.

Vins, crêpes, sirops, chocolats, clémentines… Les denrées trônent sur les tables, souvent offertes par des supporter·ices des «Ultras». «Tout le monde apporte, les commerçants, les grandes surfaces, les chasseurs…», se réjouit Aimé Leajars, agriculteur retraité. Tous les soirs, des repas collectifs et des prises de parole sont organisés, relayés sur les réseaux sociaux. «Ça fait partie de la réussite du mouvement, si on devait juste rester debout dans le froid, on ne tiendrait pas un mois !», rit Damien Johannes.
Des rotations sont organisées entre agriculteur·ices pour assurer une présence permanente, tout en permettant de revenir s’occuper quotidiennement des fermes. «Pour être respecté, il faut être respectable. Et, aujourd’hui, on est respectable mais pas respecté, donc ces gens qui ne nous respectent pas perdent tout notre respect, poétise Jérôme Bayle sous sa fine barbe brune. Si on doit encore rester quinze jours pour être entendus, on le fera.» Après Noël, l’éleveur a déposé deux cadeaux destinés à la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, et au premier ministre, Sébastien Lecornu, dans l’espoir de les voir venir sur place. Un rendez-vous manqué, pour l’instant.
La réussite du mouvement attire en revanche d’autres agriculteur·ices, qui viennent rencontrer Jérôme Bayle et ses acolytes pour en savoir plus sur cette histoire qui dure. Ailleurs en France, de nouvelles associations d’«Ultras» se sont créées après des blocages sur l’A51 en Isère ou encore sur l’A63 dans les Pyrénées-Atlantiques. De nouvelles étincelles pour un feu qui n’a pas fini de brûler dans les campagnes.
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