L’élection d’un écologiste à la tête de Bordeaux était-elle un accident ou le point de départ d’une nouvelle donne politique locale ? Arrivé en pleine «vague verte» de 2020, quand Les Écologistes s’étaient emparé·es de nombreuses grandes villes, Pierre Hurmic a patiemment pris la barre d’un paquebot gouverné par la droite 73 ans de suite. Avant cela, il a siégé 24 ans au conseil municipal.
Sur la scène nationale, il s’est fait connaître après avoir refusé d’ériger un sapin de Noël – qu’il qualifiait d’«arbre mort» –, remplacé par une sculpture sur le parvis de la mairie. Plus globalement, le juriste a initié ce qu’il appelle «l’écologie à la bordelaise», une vision «pragmatique» et «globale», selon son équipe. Cette dernière espère rempiler pour un second mandat à l’occasion des élections municipales de ce mois de mars.
Ce virage progressif déchaîne les oppositions. Déjà sur la ligne de départ en 2020, le macroniste et ancien ministre du budget Thomas Cazenave rassemble cette année une coalition de droite et du centre qui s’adonne à un bashing débridé. Il dénonce ce qu’il voit comme une perte de rayonnement et de splendeur de Bordeaux, et critique un maire «timoré» sur la sécurité, l’éducation… et même l’écologie.
D’après le dernier baromètre Ifop-Fiducial, Pierre Hurmic est en tête des intentions de vote (33%) au premier tour, suivi par Thomas Cazenave (25%) et Philippe Dessertine (15%). Ancien journaliste économique, ce dernier revendique une approche «libérale et citoyenne». Également au-dessus du seuil qualificatif pour le second tour (soit 10%) d’après les sondages, l’insoumis Nordine Raymond (12%) a pour mesure phare la municipalisation des services publics. En 2020, La France insoumise (LFI) pouvait compter sur le soutien de l’ancien candidat à la présidentielle Philippe Poutou. Cette fois, il présente sa propre candidature (créditée autour de 5%) NPA-L’Anticapitaliste, en concurrence avec trois autres listes d’extrême gauche.

À noter également la candidature de l’eurodéputée Rassemblement national (RN) Julie Rechagneux (7%), qui a vu son nom apparaître dans un groupe Facebook raciste. À ces listes s’ajoutent la candidature citoyenne «Union de la gauche» menée par Mehdi Saboulard et celle soutenue par Reconquête, incarnée par Virginie Bonthoux-Tournay.
Dispersé·es à gauche comme à droite, les différent·es candidat·es font front commun pour critiquer «l’écologie à la bordelaise». En particulier sur quatre thèmes.
La sécurité avant tout
La mort d’un homme dans une fusillade liée au narcotrafic dans le quartier des Aubiers le 5 février dernier a électrisé un débat déjà tendu sur la sécurité à Bordeaux. Assurant qu’une «guerre des mafias» pourrait s’installer, Philippe Dessertine propose l’installation d’un millier de caméras et l’usage de l’intelligence artificielle dans la lutte contre la délinquance. C’est un des paradoxes de la campagne : le sujet sur lequel Pierre Humic se démarque le plus de la ligne nationale des Écologistes, notamment avec l’armement de la police municipale et le recrutement d’agent·es, constitue le premier angle d’attaque de ses concurrent·es.

Pour Thomas Cazenave, la sécurité n’est rien de moins que «l’échec local» du maire sortant, qu’il compte rattraper par un «plan Marshall» : armement de toute la police municipale, installation d’antennes de police dans tous les quartiers et fin de l’extinction nocturne des éclairages publics. Les candidat·es de droite ont même surfé sur la rumeur de l’installation d’une salle de consommation à moindre risque (destinée à recevoir les usager·ères de drogues injectables) dans le quartier des Bassins à flot. Malgré les démentis, une pétition contre ce lieu a recueilli plus de 1 000 signatures.
De son côté, l’insoumis Nordine Raymond pondère ses critiques de la municipalité : il préfère s’en prendre au «désengagement de l’État» et encourager l’action sociale pour lutter contre la misère. À l’inverse, Philippe Poutou voit dans la politique sécuritaire l’une des raisons de son opposition irréconciliable avec le maire sortant. Il demande l’arrêt de l’expulsion des squats dans une situation sociale de plus en plus dégradée.
Transports : les tenants du tout-voiture en roue libre
Quand il s’agit de bagnoles, toute la droite sort les klaxons. Thomas Cazenave veut mettre un coup d’arrêt à la politique de pétonisation mise en place par Pierre Hurmic. En six ans, 87 hectares ont été rendus aux piéton·nes. Le candidat de la droite et du centre assure (en dépit d’études qui montrent le contraire) que la réduction de la place de la voiture tue les commerces – dont la vacance a augmenté de 6,4% à 7,4% entre 2021 et 2025. Pour cette raison, il propose d’arrêter de supprimer des places de parking en surface.
Dans son rétroviseur, Thomas Dessertine suggère des forfaits de parking gratuit pour aider les échoppes du centre. Et, face aux bouchons qui saturent la ville, la candidate RN voudrait construire une nouvelle route, comme Vert vous le racontait.
Balayant cette dernière option, Pierre Hurmic se félicite de la baisse d’une partie des émissions d’origine automobile (-35% de dioxyde d’azote entre 2019 et 2024), pour une réduction du trafic estimée à 10% en dix ans. «Toutes les villes du monde réduisent la place de la voiture. Il n’y a qu’ici qu’on a ce débat rétrograde», déplorait-il lors d’un récent débat.
Un logement inaccessible ?
Une expression a fait florès à droite durant la campagne : les «normes bordelaises». D’après Thomas Cazenave et Philippe Dessertine, la création de nouvelles exigences – notamment le label d’écoconception Bâtiment frugal, sur une base volontaire – et l’encadrement des loyers enferment Bordeaux dans une crise du logement. Favorables à la dérégulation, le candidat Renaissance propose (comme en 2020) la reconversion en logements des dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux abandonnés en centre-ville.
«Le libéralisme, ça ne marche pas !», rétorque Pierre Hurmic, qui se réjouit de l’augmentation de la part de logements sociaux, de 18,5% à 20% du parc de la ville, toujours en dessous des exigences de la loi SRU, soit 25%. Il vante aussi les nombreuses constructions de nouveaux quartiers et, sur ce point, la critique se fait esthétique : le nouveau quartier Euratlantique, proche de la gare, n’est «pas beau», juge Philippe Dessertine. Quant à l’écoquartier de 32 hectares nommé Ginko, à côté du lac, il «défigure» Bordeaux, estime Julie Rechagneux.
Les voix de LFI et du NPA-L’Anticapitaliste appellent la municipalité à se saisir des outils légaux à sa disposition : réquisition des logements vacants, baisse des loyers via les bailleurs sociaux et réhabilitation plutôt que coûteux projets neufs.
Une adaptation difficile aux risques climatiques
Déjà au cœur de son programme en 2020, la végétalisation de Bordeaux continue d’être un axe fort pour Pierre Hurmic. Après avoir doublé le nombre d’espaces naturels, il propose la création de cinq parcs et a initié le verdissement de l’allée de Serr, cauchemar minéral du quartier Bastide-Niel. Une «politique de l’arbre», ironise Thomas Cazenave, qui critique le retard du plan de végétalisation des cours d’école et d’isolation des bâtiments, alors que la canicule de juin 2025 a entrainé la fermeture temporaire de nombreux établissements.
Côté LFI, Nordine Raymond propose un «plan pluriannuel de lutte contre la chaleur et le froid» qui s’appuierait sur des réseaux de chauffage et de rafraîchissement collectifs, avec un objectif «zéro passoire et bouilloire thermiques».
Pour Philippe Dessertine, c’est la question de l’eau qui prime : déplorant les «arbres morts de sécheresse», il appelle à la désimperméabilisation massive pour faire de Bordeaux une «ville éponge» et réduire les gâchis d’or bleu. Sur ce sujet, Nordine Raymond envisage de grands travaux pour réduire les fuites et l’application d’une tarification sociale.
Des chantiers ambitieux, notamment sur les réseaux d’eau… mais qui relèvent des compétences de la métropole. Un levier que vise la majorité sortante et qui lui avait échappé en 2020. Faute d’alliances après sa victoire aux municipales, notamment.
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