Au lieu-dit La Règue, près de l’A63 et du bassin d’Arcachon, 40 personnes surveillées par une voiture de gendarmerie se rassemblent en ce début d’après-midi du 12 avril. «Avant la balade, on voulait vous rappeler la teneur de ce projet d’entrepôt prévu ici même», débute Frédéric*, l’un des initiateurs du rassemblement, devant une assemblée principalement composée de retraité·es.

L’ambitieux pôle logistique du promoteur PRD doit s’installer sur ce site avec 11 cellules de stockage, 49 quais de chargement, pour un total de 53 000 mètres carrés de surface artificialisée. L’ensemble du site occuperait une superficie totale de 15 hectares, au terme d’un chantier évalué à environ 50 millions d’euros. Le calendrier n’a pas encore été dévoilé. Une fois en activité, l’entrepôt pourrait accueillir chaque jour jusqu’à 180 poids lourds et 210 voitures légères, occasionnant des rejets de particules fines et de 29 234 tonnes équivalent CO2 chaque année, selon un rapport de la Mission régionale de l’aménagement et de l’environnement (Mrae). La nature des marchandises qui pourraient y transiter reste pour l’instant inconnue.
Un projet d’«industrie verte» nuisible à l’environnement ?
Une première mouture du site industriel datant de 2018 a provoqué l’émergence d’une coordination d’opposant·es écologistes issu·es de la Sepanso Gironde, de la Confédération paysanne ou d’Extinction rebellion, qui organise la promenade dominicale. Abandonné en 2022, le projet est réapparu l’année suivante dans une version verdie : «L’État le considère désormais comme faisant partie des industries vertes, permettant une accélération de la procédure d’enquête publique», regrette Frédéric. On note ainsi une réduction des surfaces artificialisées de 25%, 12 000 panneaux solaires sur les toits et une zone de compensation prévoyant la restauration de 68 hectares de parcelles publiques. Mais 6,84 hectares de zones humides seraient tout de même détruits.

«S’ils le construisaient loin de chez moi, cet entrepôt, je ne serais pas plus d’accord.» Au cours de la traversée, Johnny (prénom d’emprunt), membre du mouvement des Naturalistes des Terres, explique son opposition aux sites logistiques «qui acheminent et stockent les nouveaux objets du capitalisme en provenance de l’autre bout du monde». L’avis défavorable du Conseil national de protection de la nature (CNPN), publié en janvier, critique l’étude d’impact de PRD qui «n’a pas démontré le besoin de création de ces plateformes spécifiquement en Gironde». Le CNPN pointe le risque que «ces entrepôts servent à stocker sur des périodes très longues des marchandises (avec un bilan carbone très lourd) provenant de pays lointains avec des effets dévastateurs sur l’économie locale».
«Nous avons une responsabilité collective concernant les espèces protégées»
Au total, 51 espèces protégées pourraient être décimées si PRD obtenait la dérogation qu’il a demandée pour les travaux. La Mrae insiste sur la présence du fadet des laîches, «un papillon à fort enjeu de conservation». Johnny cite aussi «un lézard vivipare habitant presque exclusivement en Aquitaine, que les incendies de 2022 en Gironde ont déjà en grande partie décimé». Le naturaliste constate «qu’on néglige souvent les espèces protégées invisibles, au profit des plus admirées, comme l’aigle royal».

«En tant qu’habitants de ce territoire, nous avons une responsabilité collective concernant les espèces protégées qui l’habitent», renchérit Annie Montrichard, une agricultrice et naturaliste en biologie végétale. Propriétaire de la ferme pédagogique Les Bleuets, située juste en face du lieu d’implantation, elle s’inquiète de la disparition d’une «poche de fraîcheur, qui peut servir de pare-feu aux incendies». Afin d’expliquer le choix du site, elle émet une hypothèse : «Le promoteur s’accroche parce que le foncier est proposé par la collectivité à bas prix.» Le CNPN remarque de son côté que PRD n’a pas cherché suffisamment d’endroits alternatifs, tandis que la Mrae s’interroge sur «la pertinence de ce choix d’implantation» et sur sa «cohérence avec le Plan climat air énergie territorial qui concerne le territoire du Val de l’Eyre [où se situerait le site, NDLR] et qui comporte des objectifs de limitation des émissions de gaz à effet de serre».
Localisé à 1,1 kilomètre d’un site Natura 2000, le pôle logistique pourrait d’ailleurs occasionner des dégâts au-delà de son propre périmètre. Frédéric prédit «une baisse de la nappe phréatique de quatre mètres causée par la construction de l’entrepôt» et une augmentation des risques d’inondation en aval au cours de périodes de fortes pluies, à cause de l’artificialisation des sols. Il se souvient de «la grande crue de 2020 qui a fait déborder les ruisseaux, entraînant une pollution du bassin d’Arcachon». Sur ce point, PRD prévoit l’aménagement de trois bassins de rétention étanches pour les eaux d’extinction d’incendie ainsi que pour la gestion des eaux pluviales. Mais le CNPN considère, en dépit de ce dispositif, que «la tourbière de la Moulette, située à l’aval du site PRD et dans un périmètre d’étude d’un projet de réserve naturelle régionale, pourrait être dégradée par la hausse des débits du ruisseau l’alimentant, la Grande Solle».
Des emplois précaires et en quantité surévaluée
Défenseur du projet, le président (Place publique) de la communauté de communes du Val de l’Eyre, Bruno Bureau, évalue à «250, peut-être 280», le nombre d’emplois que pourrait créer PRD. Lors de ses vœux annuels, il a déclaré s’opposer à ce que le territoire devienne «une réserve où rien ne pourra se faire».

Parmi les militant·es, Vincent* s’est justement engagé dans la commission «emploi» du collectif opposé au site logistique. Celle-ci est parvenue à la conclusion que les entrepôts d’une taille similaire emploient au mieux 150 personnes. «Le secteur repose sur une main-d’œuvre précaire, des travailleurs intérimaires et des CDD, tandis que les CDI ne tiennent souvent pas plus de trois ans, à cause des départs et des licenciements», ajoute Vincent.
Un rapport du ministère du travail de 2022 observe par exemple que 45% des personnes entre 25 et 40 ans embauchées sur ces sites démissionnent de leur poste. Quant au CNPN, son analyse va plus loin : «Selon les statistiques du ministère des transports, des plateformes de cette taille emploient en moyenne 60 équivalents temps plein.» Elle déplore en conséquence «un parking de 263 places surdimensionné». Vincent se réfère enfin à un projet gelé depuis huit ans de zone artisanale, prévu sur cinq hectares boisés, à la place du pôle logistique, qui pourrait selon lui «créer des emplois aussi nombreux et plus stables, tout en épargnant les zones humides».
Les opposant·es prévoient un recours contre l’autorisation environnementale et le permis de construire qui pourraient être délivrés par la préfecture de Gironde cet été. Dans un premier temps, une consultation publique est officiellement organisée du 20 avril au 22 juillet. Dans ce cadre, deux réunions publiques sont prévues pour échanger autour du projet le 29 avril et le 8 juillet à la salle des fêtes de Belin-Béliet. Si l’ancien maire de la ville, Cyrille Declercq (Parti socialiste), défendait l’implantation de l’entrepôt, celui tout juste élu, Rédouane Louaazizi (divers centre), n’est pas du même avis. «Je me suis toujours opposé à ce projet aux abords d’un patrimoine naturel exceptionnel, qui augmenterait les flux de véhicules sur une route déjà saturée et constituerait une nuisance pour les habitants», affirme-t-il. Contactée à deux reprises, l’entreprise PRD n’a pas répondu aux questions de Vert.
*Les personnes citées n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.
À lire aussi
-
«Pourquoi s’obstinent-ils à choisir ce site ?» : près de Bordeaux, le projet de raffinerie de nickel en zone inondable inquiète les habitants
Nickel aubaine. La raffinerie de nickel et de cobalt Emme, destinée à la chaîne de production de batteries de voitures électriques, doit ouvrir en 2028 à Parempuyre, en Gironde. Des riverain·es s’inquiètent de l’impact écologique de cette usine classée «Seveso seuil haut», et des risques liés à son emplacement, au bord de la Garonne, en zone inondable. -
Il dessinait des ronds sur les arbres pour empêcher leur coupe : le «peintre de Fontainebleau» fait plier l’ONF au tribunal
Forêt parée. Serge Geoffre a été poursuivi par l’Office national des forêts pour avoir recouvert des marques de peinture apposées sur les arbres à abattre. Loin d’être isolée, son action s’inscrit dans la généalogie d’une lutte, vieille de deux siècles, contre l’exploitation de la forêt de Fontainebleau. Elle pourrait faire jurisprudence.