Décryptage

LVMH, Capgemini, Axa… Étudiants et chercheurs combattent l’influence du privé à l’École normale supérieure

Mécènes de ménage. Durant tout le mois d’avril, élèves et scientifiques se sont mobilisé·es à l’École normale supérieure de Paris pour protester contre la multiplication des liens entre leur établissement et des entreprises de l’armement ou soutenant les énergies fossiles.
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Au mois de janvier dernier, le scandale des meurtres, arrestations et raids de l’ICE, la police de l’immigration étatsunienne, créait un électrochoc. Au cœur de l’hiver, la France a découvert qu’une filiale du cabinet de conseil français Capgemini, spécialisée en informatique, travaillait pour cette unité controversée. Or, Capgemini est l’un des mécènes de l’École normale supérieure (ENS) de Paris, établissement renommé de l’enseignement supérieur. Un collectif d’étudiant·es appelé Transparens s’est alors monté au sein du campus pour protester contre ce bienfaiteur privé devenu un peu trop gênant. «Ce n’est pas possible, ce n’est pas en accord avec nos valeurs», s’insurge auprès de Vert une scientifique* qui travaille au sein de l’établissement.

L’entrée de l’École normale supérieure, rue d’Ulm, à Paris. © Wikimédia

À la mi-avril, leur pétition «L’ENS n’est pas à vendre» a récolté plus de 200 signatures en interne, dont 30% de chercheur·ses. Les pétitionnaires demandent à la direction plus de transparence sur la nature des liens entre l’ENS et les entreprises privées, notamment en rendant publics les contrats de partenariats et mécénats. «Aujourd’hui, il est impossible de savoir si les contrats passés avec l’ENS intègrent une clause de non-dénigrement», soulève une étudiante*. En 2024, Libération a révélé que le pacte de mécénat entre TotalEnergies et l’École des mines de Nancy (Meurthe-et-Moselle) contenait cet engagement à ne pas critiquer l’entreprise.

Les élèves exigent aussi la mise en place de critères précis pour sélectionner les financeurs de l’école. Parmi ces garde-fous : l’exclusion des secteurs de l’armement, de l’industrie fossile et des pesticides, y compris les banques, assureurs et fonds d’investissement qui les soutiennent. Autre veto : les entreprises condamnées par la justice pour atteinte à l’environnement et aux droits humains, ainsi que les responsables de procédures bâillons visant à censurer des chercheur·ses ou journalistes.

Manque de transparence et déséquilibre des financements

La Fondation de l’ENS est chargée de faire le lien entre les partenaires privés et l’établissement. Une institution née en 1986, par laquelle les dons ont afflué à partir de 2016, avec une augmentation des montants des mécènes privés en 2019. En dix ans, le mécénat privé a versé environ 15 millions d’euros à l’école, selon Transparens. Le système fonctionne par chaires : une chaire correspond à une entreprise financeuse qui s’associe à un·e chercheur·se de l’école pour développer un projet scientifique.

Celle de Capgemini, en association avec l’Institut IA et société, finance un observatoire de l’impact environnemental de l’intelligence artificielle «pour promouvoir des pratiques durables d’utilisation de l’IA». «Les thématiques de recherche sont censées être décidées par les conseils scientifiques ou les chercheurs eux-mêmes, pas par les entreprises, abonde une chercheuse de l’ENS*. Sinon, cela crée un déséquilibre énorme entre ces thématiques.» Résultat, un champ de recherche bénéficie de financements largement supérieurs à tous les autres : celui de l’intelligence artificielle.

Louis Vuitton détient une chaire qui finance la recherche dans ce domaine depuis 2018 ; le groupe Casino, lui, depuis 2022. Dans les deux cas, les entreprises mettent en avant les opportunités d’innovation et d’amélioration de leurs services permises par ces projets de recherche.

Représentation des liens entre l’institution ENS-PSL (Paris sciences et lettres) et les entreprises privées. © Collectif EIES

Autre chaire qui interroge les étudiant·es : celle sur le «stockage du carbone dans les sols et sous-sols», alimentée par le fonds d’investissement Ardian. Sa présentation officielle stipule que «dans le contexte actuel où des solutions sont activement recherchées pour atténuer les effets du réchauffement [climatique], la chaire se concentrera sur l’étude des impacts potentiels de l’injection de CO2 dans les sols».

Pour les étudiant·es, cela revient à «sponsoriser une alternative en disant qu’elle va changer le monde, alors que c’est loin d’être un consensus scientifique». Choisir d’accorder plus de financements à ce type de projets par rapport à d’autres, «c’est de la manipulation de l’opinion et de la recherche», s’indigne un Normalien. Cette méthode de stockage du carbone est critiquée pour son manque de fiabilité et parce qu’elle risque de ralentir les efforts des entreprises polluantes pour diminuer les émissions de CO2.

L’assurance du «sciencewashing»

Dans le contexte de guerre actuel, «ce qui choque les membres de la communauté normalienne, c’est aussi la chaire Espace, financée par les plus grandes compagnies françaises d’armement : Safran, Thalès, Airbus, Ariane groupe», liste le collectif Transparens. Un investissement dans la recherche spatiale qui «contribue à redorer l’image de ces entreprises pour faire oublier qu’elles fabriquent des missiles», selon les étudiant·es.

La compagnie d’assurances Axa détient également une chaire qui finance un projet de recherche sur la géopolitique du risque. «Pourtant, des travaux d’ONG ont prouvé son soutien aux industries fossiles», déplore encore le collectif. Selon l’ONG Reclaim finance, le groupe continue d’assurer des terminaux de gaz naturel liquéfié étatsuniens par lesquels transitent, entre autres, du gaz de schiste. «Ces financements peuvent être considérés comme du sciencewashing» soit l’utilisation de la science par une entreprise pour améliorer son image, remarque une chercheuse*.

Préserver «le bastion de la recherche publique»

La pétition des Normalien·nes s’inscrit dans la lignée des mobilisations étudiantes de nombreuses grandes écoles depuis le début de l’année : des manifestations à CentraleSupélec en passant par le campus bloqué d’AgroParisTech, la célèbre institution qui forme des ingénieur·es agronomes.

Afin de documenter l’influence grandissante du privé dans les grandes écoles, les étudiant·es des différents établissements ont lancé la plateforme EIES. Ce moteur de recherche permet de voir les liens entre chaque établissement et des entreprises privées. «Jusque ici, on voyait l’ENS comme un bastion de la recherche publique et de l’enseignement indépendant, note Margaux Falise, membre du collectif EIES. Mais, aujourd’hui, sa situation se rapproche de celle des autres écoles.»

La mobilisation à l’ENS s’inscrit dans des mouvements étudiants plus globaux au sein des grandes écoles. En janvier, des étudiant·es ont bloqué le campus d’AgroParisTech à Palaiseau (Essonne). © Agro en lutte

Avec l’influence du privé dans les grandes écoles, «c’est l’indépendance et la crédibilité de la science qui est en jeu : il faut pouvoir faire confiance à la production de savoirs pour avoir des débats publics sains», souligne l’étudiante en master d’économie politique à la London school of economics and political science de Londres (Royaume-Uni).

«À l’ENS, il est encore temps de réguler ce phénomène ; le privé n’est pas autant installé qu’à Polytechnique», espère une chercheuse. «Nous ne sommes pas contre les partenariats avec le privé dans l’absolu, tient à préciser l’un des membres de Transparens. Nous voulons les freiner pour les encadrer au maximum et garantir la liberté des étudiants et chercheurs.» Les scientifiques craignent également que les investissements privés encouragent l’État à réduire les financements publics.

Contactée par Vert, la direction de l’ENS n’a pas communiqué les montants alloués par les différentes chaires. Elle rappelle que «quatre cinquièmes des ressources propres qui financent la recherche de l’école, en plus de sa subvention publique et des organismes nationaux de recherche, proviennent des appels à projets publics nationaux et européens».

Selon elle, «les liens avec le monde socio-économique sont en accord avec les missions de l’école et contribuent aux relations nécessaires entre science et société». Elle souligne enfin que «le mécénat est encadré pour garantir toute l’indépendance de la recherche». Une réunion est prévue d’ici la fin du mois entre étudiant·es, chercheur·ses et équipe dirigeante pour aborder le sujet.

*L’ensemble des étudiant·es et chercheur·ses de l’ENS interrogé·es par Vert ont souhaité garder l’anonymat pour éviter de potentielles répercussions sur leur diplôme ou leur carrière.

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