Tambours, casseroles, sifflets et klaxons : à Minneapolis (Minnesota, États-Unis), une série de concerts improvisés spécialement pour les agents de l’ICE, la police de l’immigration de Donald Trump, a rythmé la nuit de jeudi à vendredi. De 23h30 à 3 heures du matin, le vacarme s’est déplacé au pied de quatre hôtels, tranchant avec le calme habituel de ces quartiers périphériques.

Pancartes «Abolir l’ICE. Abolir les milliardaires» ou encore «Pas de répit pour l’ICE» dans les mains, une trentaine d’activistes, à peine la trentaine, assurent le show sous un froid polaire. «S’opposer à l’ICE, c’est une manière de résister à l’autoritarisme et au fascisme», s’insurge Megan Newcomb, 33 ans, l’une des figures du Sunrise Movement Twin Cities, un mouvement de jeunesse pour la justice climatique. «Nous avons plus de pouvoir que nous le pensons», glisse-t-elle.

Ce type d’action s’inscrit dans un mouvement plus large de résistance locale, à la suite de l’intensification des opérations de l’ICE et d’autres forces fédérales dans la région des Twin Cities (Minneapolis et Saint Paul, deux villes limitrophes). Lancée fin 2025 dans le cadre de l’opération Metro Surge, cette montée en puissance s’est accompagnée d’arrestations et de raids, et a été marquée par les meurtres de Renee Nicole Good et d’Alex Pretti, à moins de trois semaines d’intervalle lors d’interventions fédérales.

Loin de ce joyeux vacarme, Robert Rice, membre de la tribu ojibwée de la réserve de White Earth, dans le Minnesota, œuvre autrement pour des jours meilleurs, dans son Pow Wow Grounds Coffee. Pas de hits d’Orelsan, ici, mais des cafés et des soupes offerts aux plus vulnérables, des vêtements chauds ou des lunettes de protection distribués aux manifestant·es appelé·es en première ligne. Casquette Make America Native Again vissée sur la tête, en opposition au slogan trumpiste Make America Great Again (MAGA), il agit à sa manière. «On fait ce qu’on peut, avec nos propres moyens», souffle-t-il.
Un nouveau shutdown
À l’image de Robert Rice, une large part des commerçant·es de Minneapolis s’est engagée dans cet effort collectif. Le bar sportif féminin A Bar of Their Own distribue ainsi sifflets et brochures d’information, tandis que le restaurant Picnic a mis en place un système de repas solidaires – les client·es peuvent payer des plats destinés aux familles dans le besoin, que l’établissement se charge ensuite de préparer et de livrer.

Mais au-delà de ces initiatives, c’est désormais l’ensemble des commerces et de l’économie locale qui est appelé à s’arrêter à l’occasion d’un deuxième shutdown, ce vendredi, après une première mobilisation le 23 janvier. «Pas de travail. Pas d’école. Pas de shopping», martèlent les affiches qui ont inondé la ville. «Fermer nos commerces, ce n’est pas symbolique : c’est la seule manière de montrer que la ville ne peut pas continuer à fonctionner normalement pendant que des familles sont arrachées à leurs quartiers», résume Mark, habitant du sud de Minneapolis.
«Prendre soin de son voisin»
Les quartiers, justement, ce sont le cœur de ces réseaux anti-ICE. C’est là que se tissent les réseaux d’entraide, loin des grandes manifestations et des prises de parole publiques. Écoles, églises, commerces de proximité et associations servent de points d’appui à une mobilisation discrète mais très organisée. «Résister, ici, signifie d’abord prendre soin de son voisin. Les quartiers se protègent eux-mêmes : ils surveillent, filment, utilisent des sifflets et préviennent l’école dès qu’ils repèrent l’ICE», explique Carlos (prénom d’emprunt), parent d’élève très actif au sein de l’une des écoles publiques de Minneapolis. Parmi les 400 familles que compte cet établissement du sud de la ville, environ 150 restent aujourd’hui confinées chez elles, par peur des interpellations. Depuis début décembre, au moins huit parents ont déjà été arrêté·es ou déporté·es.

Cette organisation volontairement horizontale et fragmentée permet aux communautés de détourner l’attention. Les rôles y sont strictement séparés : celles et ceux qui observent et documentent ne sont pas les mêmes que celles et ceux qui assurent l’aide alimentaire ou le soutien aux familles. Car l’ICE, à l’aide d’un logiciel de reconnaissance de plaques d’immatriculation, peut identifier un véhicule ayant participé à une course-poursuite. Les communications par SMS, par toutes formes de messageries sécurisées ou par e-mails, sont aussi limitées au strict minimum, par crainte que des messages compromettants soient interceptés par les agents fédéraux.
«Les enfants, à huit ans, se posent déjà des questions comme : « Et si l’ICE m’emmenait ? L’ICE, ce sont les gentils ou les méchants ? »», se désole Karn Engelsgjerd, à la tête de Great MN Schools, une organisation en faveur de l’éducation publique. Autrefois réservé aux situations mineures, comme la présence d’une personne alcoolisée aux abords de l’école, le code jaune est aujourd’hui activé dès qu’un agent de l’ICE est repéré à proximité. Le code rouge, lui, signale une menace immédiate et impose le confinement total de l’établissement.
«Dans notre communauté, la confiance est devenue une question de survie», continue Carlos. Il raconte ces agents de l’ICE déjà vus se faire passer pour de simples civils, proposant de la nourriture aux familles. Alors, chaque quartier trouve ses propres astuces pour brouiller les pistes. «On fonctionne en binômes : un parent établit le lien de confiance avec une famille, un autre livre les denrées», reprend-il.
«Écrire ou parler devient un risque»
Certains y voient une comparaison troublante avec ce que décrivait George Orwell dans 1984 (Secker and Warburg, 1949), un roman d’anticipation dystopique sur une société totalitaire à la fin du 20ème siècle. «On en est rendu à un point où l’autocensure est omniprésente, et où le simple fait d’écrire ou de parler devient un risque», esquisse Brandon, 35 ans, à l’abri des regards.
«Nous, nous resterons. Les agents de l’ICE quitteront la ville, iront ailleurs, la honte au ventre, lance le pasteur Doug Pagitt, directeur exécutif de Vote Common Good, un mouvement politique et religieux progressiste américain. Nous reconstruirons, et nous expliquerons à nos enfants que si le gouvernement fédéral revient un jour nous attaquer, nous saurons encore nous protéger les uns les autres.» Car ici, résister, c’est rester.
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