Entretien

Adrien Schu, chercheur en relations internationales : Donald Trump est «en train d’isoler les États-Unis»

Dindon de la force. L’attaque des États-Unis contre le Venezuela, samedi dernier, s’inscrit dans la droite ligne des politiques étasuniennes passées en Amérique latine, selon le politiste Adrien Schu. Mais les menaces de Donald Trump d’annexer le Groenland bouleversent de manière inédite depuis 1949 les relations avec les Occidentaux.
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Une continuité anime la politique internationale de Donald Trump : le désir de «corriger» un système international qui se serait construit aux dépens de la naïveté des Américain·es depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce qu’explique Adrien Schu, chercheur en relations internationales au centre Thucydide de l’université Paris-Panthéon-Assas, dont les travaux portent sur les transformations du système international, notamment sous l’impulsion des mandats de Donald Trump. Dans un entretien à Vert, il revient sur l’attaque étasunienne au Venezuela et sur les menaces qui pèsent sur le Groenland.

Comment analysez-vous l’attaque des États-Unis au Venezuela ?

Il y a deux manières d’analyser la chose. La première est de constater que c’est une intervention, sans le moindre doute, contraire au droit international. C’est la mise en pratique de la loi du plus fort.

Une autre manière de voir les choses consiste à dire qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau du point de vue des États-Unis et de leur rapport avec l’Amérique latine. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire pour constater que des interventions militaires américaines sous prétexte d’opérations de police auprès de leurs voisins du Sud, il y en a eu un certain nombre [en 1989 au Panama, au Chili en 1973, à Cuba en 1961, au Guatemala en 1954… NDLR]. Trump pousse ça à l’extrême, il va un petit peu plus loin, mais il s’inscrit quand même assez directement dans la continuité de tout un pan de la politique étrangère américaine vis-à-vis des Amériques.

Adrien Schu, professeur de science politique au centre de recherche Thucydide de l’université Paris-Panthéon-Assas. © DR

Il y avait clairement la volonté de tourner la page de l’interventionnisme américain lors des mandats de Barack Obama. Mais cette parenthèse a été relativement courte. En fin d’année dernière, les États-Unis ont publié un document de vision stratégique, «National Security Strategy», qui hiérarchise les zones prioritaires des États-Unis. Et, la première priorité, c’est l’affirmation explicite d’une volonté hégémonique dans les Amériques.

Est-ce motivé par une volonté de s’accaparer les ressources, comme le pétrole dans le cas du Venezuela ?

Probablement que le pétrole joue un rôle important du point de vue de Trump. On a des discours de sa part depuis des années où il critique [George W.] Bush en disant que l’erreur de la guerre en Irak [débutée en 2003, jusqu’au retrait des troupes américaines en 2011, NDLR] est de ne pas avoir pris le pétrole. Et Donald Trump a fait des déclarations fortes à ce sujet ces derniers jours. Mais, pour nuancer, on ne sait pas si cela va se traduire par quelque chose de concret. Il faut toujours faire attention, entre ce que dit Trump et ce que fait effectivement le gouvernement américain.

Il y a quand même d’autres arguments, poussés par les conseillers de Donald Trump, qui sont probablement plus forts pour justifier l’intervention militaire. Notamment l’idée qu’il est inacceptable d’avoir des États hostiles – ou une opposition de gauche, voire d’extrême gauche – aux États-Unis sur leur continent. Ce n’est pas anodin si on a maintenant des mentions d’une possible intervention américaine à Cuba.

Donald Trump est ouvertement climatosceptique et allié revendiqué des énergies fossiles… Comment la montée de ce genre de personnalités peut-elle bouleverser les relations internationales ?

Les États-Unis sont quand même une exception sur la scène internationale. [Sur le climat], il y a beaucoup d’autres États qui traînent des pieds, mais qui ne sont pas dans une posture aussi radicale que celle de nier ou de vouloir saboter tous les efforts qui peuvent être faits dans la lutte contre le changement climatique. Et ce n’est pas la première fois que les États-Unis ont une posture de cette nature-là : l’administration Bush avait retiré la signature américaine du traité de Kyoto [le premier accord international de réduction des émissions de gaz à effet de serre, adopté en 1997 au Japon, NDLR].

Là où je pense qu’il y a une vraie nouveauté, une vraie rupture, c’est surtout dans le rapport des États-Unis avec leurs alliés historiques. Là, on a une bascule absolument fondamentale.

C’est-à-dire ?

Depuis la fin des années 1940, le sens de la politique étrangère américaine a été d’organiser un système international qu’on peut qualifier, en simplifiant un peu, de club des démocraties libérales de marché. Et Donald Trump remet en cause l’idée d’un lien privilégié avec ces États.

«On est probablement face au moment le plus dangereux pour le devenir du lien transatlantique.»

La vision qu’il défend, depuis 30-40 ans, c’est de dire que les États-Unis ont été les dindons de la farce du système international. Ils ont apporté un certain nombre de services aux autres nations, notamment en assurant leur défense, mais ils n’ont pas été compensés pour ces services, selon lui. Il y a cette idée que le système international a été instrumentalisé contre eux par les autres États, et notamment par leurs alliés. C’est ça qu’il cherche à corriger.

D’où le fait que l’administration Trump ait déclaré étudier «plusieurs options» pour acquérir le Groenland, y compris «utiliser l’armée»…

Il est impossible de dire ce qui va se passer. Ce qui est sûr, c’est qu’il semble être sérieux sur cette perspective. Il faut se préparer à ce que les États-Unis aient une posture plus agressive vis-à-vis de l’acquisition du Groenland.

Évidemment que, si les États-Unis en venaient à vouloir forcer la main du Danemark et du Groenland [l’île arctique est un territoire autonome danois, NDLR], cela mettrait très certainement un terme à la relation transatlantique telle qu’elle est vécue depuis 1949. On est probablement face au moment le plus dangereux pour le devenir de ce lien transatlantique.

«Les États-Unis jouent contre leur camp.»

Les Européens sont dans une position très paradoxale car ils sont complètement dépendants des États-Unis pour leur sécurité, et probablement pour l’aide à l’Ukraine. Mais, après avoir avalé beaucoup de couleuvres, ils semblent avoir déterminé que le Groenland serait la ligne rouge qui signerait la rupture avec l’administration Trump, malgré cette situation de vulnérabilité et de dépendance très forte.

Est-ce que cette politique internationale agressive peut se retourner contre les États-Unis eux-mêmes ?

En relations internationales, on parle «d’hégémonie bienveillante». Dans le sens où une puissance dominante offre un certain nombre de services aux États secondaires, mais elle le fait parce qu’elle en retire des bénéfices – notamment le soutien que ces États secondaires lui apportent.

Donald Trump est en train de déconstruire tout ça. Il est donc en train d’isoler les États-Unis. D’une certaine manière, les États-Unis jouent contre leur camp mais, le paradoxe, c’est qu’ils sont tellement forts qu’ils peuvent sans doute se le permettre. En tout cas, c’est le calcul de l’administration Trump aujourd’hui, qui estime que le soutien des autres États leur apporte relativement peu.

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