-80% d’insectes volants au Danemark en trente ans, -76% dans des espaces protégés en Allemagne entre 1989 et 2016, -63% au Royaume-Uni en seulement trois ans… Partout en Europe, les preuves d’un déclin généralisé des populations d’insectes se multiplient depuis des années (notre article). Pourtant, aussi étonnant soit-il, il n’existe aujourd’hui aucune étude globale sur l’état des petites bêtes en France.

Tout va bientôt changer : le Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) a lancé ce lundi un nouveau programme de recherche destiné à documenter l’évolution de l’abondance des insectes volants sur l’ensemble du territoire français (outre-mer compris). Également soutenue par l’Office français de la biodiversité (OFB) et deux associations de protection de la nature – Noé et l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie) –, cette étude repose sur la participation du grand public.
Plaques minéralogiques et données scientifiques
N’importe quelle personne en France peut contribuer à ce programme scientifique grâce aux trajets en voiture. Que vous vous rendiez sur votre lieu de travail à quelques kilomètres ou réalisiez un grand road trip de vacances, il vous suffit de compter le nombre d’insectes sur votre plaque d’immatriculation à l’arrivée. Les insectes étant inactifs l’hiver, la période d’étude s’effectue de mi-avril à octobre, tous les ans.
«Nous avons l’opportunité d’avoir un échantillonnage absolument massif.»
Pour ce faire, pas besoin d’être expert·e en insectes. L’opération est l’affaire d’une poignée de secondes : il suffit de nettoyer sa plaque minéralogique avant le départ et de lancer l’application dédiée. Cette dernière va enregistrer votre trajet et le relier à un certain nombre de données : vitesse du véhicule, météo, milieux naturels traversés… À l’arrivée, il ne vous reste plus qu’à photographier votre plaque (y compris s’il n’y a aucun impact !) et à valider le tout.

«On a des conditions idéales : un réseau routier énorme et une surface d’échantillonnage complètement standardisée, puisque les plaques minéralogiques ont une taille réglementaire d’environ 580 centimètres carrés, explique Grégoire Loïs, directeur adjoint du programme de sciences participatives Vigie-Nature du MNHN et de l’OFB. Avec la vitesse de déplacement des véhicules qui croisent une très grande quantité d’insectes, nous avons l’opportunité d’avoir un échantillonnage absolument massif.» Les scientifiques prévoient aussi de contacter des entreprises qui disposent de flottes de véhicules pour les inviter à participer.
Les données ainsi récoltées remonteront ensuite aux chercheur·ses, qui les analyseront pour documenter l’évolution de l’abondance d’insectes au fil des années, mais aussi pour étudier les disparités selon les zones géographiques ou les milieux naturels (par exemple : selon si on se trouve en zone agricole ou en milieu boisé).
«C’est très important que les citoyens, par dizaines de milliers, nous aident»
Intitulé «Bugs Matter» («Les insectes, ça compte», en anglais), ce programme de sciences participatives est directement inspiré d’une initiative inventée au Royaume-Uni (puis élargie à l’Irlande) et mise en place depuis plusieurs années (notre article). En étudiant les impacts sur les plaques minéralogiques sur 25 000 trajets, deux associations britanniques ont calculé une baisse moyenne de 19% par an de l’abondance des insectes volants entre 2021 et 2024.
«Participez et constatez par vous-même !»
«Les insectes ont des rôles extrêmement importants dans le fonctionnement des écosystèmes, rappelle Colin Fontaine, écologue et directeur scientifique de Vigie-Nature. On pense à la pollinisation, la reproduction des plantes à fleurs, facilitée par les insectes qui transportent le pollen et assurent la fécondation des plantes en venant se nourrir de nectar et de pollen.» Ils servent aussi de nourriture pour de nombreuses espèces animales (oiseaux, amphibiens…), contribuent au recyclage des matières organiques ou encore au contrôle de certaines espèces de «ravageurs» des cultures.
«Bugs Matter» rejoint les dizaines de programmes de sciences citoyennes déjà existants en France pour documenter l’état de la biodiversité (notre article). «Nous ne pouvons pas avoir des chercheurs partout sur l’Hexagone et au-delà, donc c’est très important que les citoyens par dizaines de milliers nous aident à recueillir ces informations, ces spécimens, explique Gilles Bloch, président du MNHN. En même temps, cela sert aussi à acculturer un certain nombre de ces personnes à la science que l’on pratique.»
«Dans ce contexte de backlash écologique, de climatoscepticisme et de doute sur l’effondrement de la biodiversité, nous allons pouvoir ouvrir la participation à toutes ces personnes, complète Grégoire Loïs. Participez et constatez par vous-même !»
À lire aussi
-
Insectes, oiseaux, champignons, microbes… une étude prouve la nocivité des pesticides pour l’ensemble de la biodiversité
Chimique mac. Ces substances nuisent à de nombreuses espèces qu’elles ne sont pas censées cibler, démontre une étude majeure publiée dans la revue Nature Communication, jeudi. Une preuve supplémentaire de leur rôle dans l’effondrement du vivant. -
Les moucherons reviennent en masse avec les fortes chaleurs : tout ce qu’il faut savoir sur ces petits insectes
Nuée culottée. Depuis plusieurs semaines, des internautes se plaignent de retrouver des moucherons sur leur t-shirt. Les conditions météorologiques récentes ont pu favoriser la reproduction de pucerons ailés… mais les nuées restent moins fréquentes qu’autrefois. Vert répond aux questions que vous vous êtes toujours posées (ou pas) sur ces insectes.