Alexandre Bompard, Thierry Cotillard, Dominique Schelcher, Guillaume Darasse et Philippe Palazzi. Ces noms ne vous disent probablement rien. Pourtant, à eux seuls, ces hommes possèdent les deux tiers de la grande distribution française. Patrons respectifs des groupes Carrefour, Les Mousquetaires/Intermarché, Coopérative U, Auchan et Casino, ils étaient rassemblés dans la salle de conférence du salon de l’agriculture, mercredi matin, pour faire étalage de leur soutien aux agriculteur·ices français·es.
De telles retrouvailles entre concurrents sont rarissimes, surtout en période de négociations commerciales et dans un salon de l’agriculture où les grandes surfaces sont rarement les bienvenues. L’accès à la conférence était d’ailleurs soigneusement filtré, seuls les journalistes et les institutionnels étaient invité·es.
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Parmi les crépitements des flashs et les bousculades de caméras, une seule femme : Karine Le Marchand. Sourire aux lèvres, la star de M6, connue pour animer «L’amour est dans le pré» et ardente défenseure du monde paysan, était à l’origine de cette rencontre inattendue. Micro en main, la Nancéenne raconte avoir été contactée par les patrons des grandes enseignes à la suite de sa pétition, lancée en décembre 2024, nommée «Pour que les distributeurs nous aident à sauver l’agriculture française».
Costards, fauteuil de velours et grandes déclarations
Trois mois plus tard, la voilà assise dans un fauteuil de velours pourpre, aux côtés de cinq mastodontes de la grande distribution française, pour présenter fièrement leurs «trois actions pour soutenir les agriculteurs français». Seule ombre au tableau, Michel-Edouard Leclerc, patron de l’enseigne du même nom et leader du secteur (avec un quart des parts de marché), a décliné l’invitation. Il a dénoncé auprès de BFM Business «une vitrine» : «Je ne vais pas aller au salon de l’agriculture annoncer ce que nous faisons depuis 15 ans».
«Le groupe Leclerc est engagé auprès du monde agricole depuis toujours, il n’est pas là ce matin, mais il sera là demain», rassure Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, devant une salle quasi-comble. Leclerc ou pas, les actions promises par les cinq hommes en costard sont là : aide aux paysan·es en difficulté, dispositif d’alerte en cas de surproduction et création d’un observatoire des filières d’avenir.
Ironiquement intitulée «L’amour est tout près», la première de ces mesures doit permettre aux agriculteur·ices en difficulté de vendre directement leur production auprès des grandes surfaces. «Nous allons leur ouvrir les portes de l’ensemble des magasins pour écouler sans intermédiaire leur production, à un prix qu’ils vont eux-mêmes fixer, afin de générer très rapidement du revenu supplémentaire», promet Dominique Schelcher, dirigeant de Coopérative U. Le dispositif concernera les produits transformés (légumes, yaourts, viande…) des exploitations d’au maximum deux salarié·es (hors saisonnier·es).
La deuxième annonce est censée répondre aux problèmes de surproduction rencontrés à certaines périodes de l’année par la filière des fruits et légumes. Les grandes enseignes proposent que la presse relaye les alertes de l’État pour inciter les consommateur·ices à venir écouler les stocks dans les grandes surfaces. «L’idée, c’est que nous allons nous tourner vers nos camarades patrons de médias pour qu’ils partagent ces alertes de surproduction», explique le millionnaire Alexandre Bompard.
«L’arbre qui cache la forêt de la mondialisation»
Dernière proposition du patronat : l’observatoire des filières d’avenir. Il doit aider les agriculteur·ices à se réorienter vers des secteurs plus rentables, selon les évolutions de la consommation. «Nous allons anticiper les besoins du marché : les filières en pénurie, mais aussi les filières de demain, avec des productions qui pourront se relocaliser pour répondre aux attentes des clients», martèle le patron d’Auchan, Guillaume Darasse. À ses côtés, Thierry Cotillard (Intermarché) promet : «On se donne rendez-vous dans un an pour présenter les premières conclusions et signer les premiers contrats de conversion».
Ironie du sort, cette grand-messe des distributeurs français s’est tenue à quelques mètres des stands de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne, deux syndicats agricoles critiques de ces puissants magasins. «Il faut remettre du contexte, confie à chaud Vincent Delmas, producteur de fruits et légumes dans la Drôme et membre du comité national de la Confédération paysanne. Depuis quarante ans qu’ils existent, ils ont fait disparaître énormément de producteurs avec leur pression incessante sur les prix».
Cette nouvelle promesse d’aider les agriculteur·ices en difficulté, Vincent Delmas en rigole : «Maintenant que le local a le vent en poupe, avec les ravages du libre-échange débridé, ils sont prêts à tout pour l’accueillir ! On peut leur faire confiance pour communiquer dessus et mettre une photo de six mètres de haut du gars qu’ils aident localement. Mais ce sera l’arbre qui cache la forêt de la mondialisation.»
Quant à l’annonce sur la lutte contre la surproduction, Philippe Maydat, de la Coordination rurale, rappelle que «la grande distribution ne joue pas le jeu en période de méventes», c’est-à-dire dans les moments de l’année où les agriculteur·ices vendent leur production à perte, à cause d’une trop grande offre. «Ils peuvent jouer du violon tant qu’ils veulent, s’ils continuent à importer des tomates du Maroc en plein mois de juillet, ça fait chuter nos prix», pointe cet arboriculteur et viticulteur bio.
Du côté des Jeunes agriculteurs (alliés au syndicat majoritaire de la FNSEA), on reconnaît aussi une «opération de communication». Son vice-président, Pol Devillers, salue tout de même la mise en place d’un observatoire pour l’adaptation des filières agricoles. Cela rejoint un projet de contrats d’avenir face au réchauffement climatique, sur lequel son syndicat travaille de longue date.
Au cœur du problème : les négociations commerciales entre industriels et distributeurs
S’il souligne que certains magasins ont des pratiques vertueuses, Vincent Delmas dénonce le «rôle toxique des centrales d’achat». Comme nous l’ont expliqué plusieurs agriculteur·ces dans les allées du salon (notre article), la grande distribution est accusée de contribuer au mal-être paysan en négociant à la baisse les prix d’achat des produits transformés. Et donc ceux des matières premières agricoles.
Interrogé sur ce sujet par Vert, Thierry Cotillard reconnaît que ces mesures sont insuffisantes : «Nous pouvons résoudre le problème des petits agriculteurs, mais c’est vrai que si le boulot n’est pas fait sur les gros volumes, ça ne va pas résoudre l’équation». Le patron d’Intermarché rejette la responsabilité sur les industries agroalimentaires, qui manqueraient selon lui de transparence sur les prix auxquelles elles achètent les matières premières agricoles – et à partir desquelles se font les négociations commerciales avec la grande distribution, en cours jusqu’au 1er mars.
Sur Franceinfo, le représentant des industries agroalimentaires, Jean-François Loiseau, a dénoncé mardi une «opération de communication» des grands distributeurs. Il a rappelé que ces derniers «ne respectent pas la loi EGalim», censée éviter que les agriculteur·ices ne soient la variable d’ajustement des négociations commerciales. Les grandes enseignes sont connues pour contourner la réglementation française en négociant les prix à l’étranger, par l’intermédiaires de centrales d’achat européennes.
La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a justement annoncé une nouvelle révision de la loi EGalim pour «corriger» ces «dysfonctionnements». «Nous en sommes à la quatrième loi EGalim, peste Philippe Maydat, de la Coordination rurale. La vraie question, c’est : quand est-ce que la grande distribution renoncera à faire des marges honteuses sur nos produits ?»
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