Pas de vaches, toujours autant de politiques, et des syndicats agricoles qui ne décolèrent pas. Voilà, en résumé, la tonalité de cette 62ème édition du salon international de l’agriculture, qui s’est ouvert à Paris ce 21 février.
Comme le veut la tradition, le président de la République a inauguré la plus grande ferme de France au petit matin avant de déambuler dans des allées privées de leurs emblématiques bovins, en raison de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse. La France est «en train de gagner le combat durablement» contre cette maladie animale qui frappe le pays depuis l’été dernier (notre article), a tenu à rappeler Emmanuel Macron. Une satisfaction déjà partagée la veille par la ministre de l’agriculture, qui avait annoncé la levée des dernières zones réglementées contre le virus – aucun foyer n’ayant été détecté depuis le 2 janvier.

Sans annonce particulière ni coups d’éclat, le chef de l’État s’est contenté de rappeler son «mot d’ordre» : «Nous voulons continuer de produire, de préserver, de protéger». Misant sur les «simplifications» et la «souveraineté alimentaire», il a notamment rappelé le projet de loi d’urgence en cours d’élaboration par le gouvernement. Lancé par le premier ministre, Sébastien Lecornu, mi-janvier, cette énième législation agricole doit porter sur trois grands domaines : l’eau, la prédation (du loup, notamment) et les «moyens de production» (potentiellement les pesticides). Des annonces plus précises sont attendues ces prochains jours, alors que le texte est censé être examiné au Parlement «avant l’été» (notre article).
«Aujourd’hui, je n’ai pas de salaire»
Si le malaise est toujours autant palpable chez les exploitant·es agricoles venu·es exposer leur travail dans la capitale, les attentes autour des «urgences» de la profession sont loin d’être unanimes. «Aujourd’hui, ce que j’aimerais, c’est de la visibilité, espère Samuel Bulot, qui élève 70 vaches laitières en agriculture biologique près de Dijon. Nous avons beaucoup d’incertitudes au niveau du climat, des marchés…»
«J’aimerais un gouvernement qui me dise ce qu’il veut faire pour l’élevage de demain», complète le cinquantenaire, qui y voit un enjeu pour attirer les plus jeunes vers le métier, alors qu’un agriculteur sur deux en France doit partir en retraite d’ici 2030. Un exemple ? «Soutenir la recherche agricole, propose-t-il. Pour nous aider à nous projeter dans le futur sur les signaux faibles d’aujourd’hui qui seront peut-être notre quotidien avec le changement climatique.»

L’éleveur espère aussi des «simplifications», une revendication fréquente dans les mobilisations agricoles depuis janvier 2024 et reprise à son compte par le gouvernement pour revenir sur certaines mesures de protection de l’environnement. «Ce ne sont pas les normes que je remets en cause, mais les complexités administratives, tient-il à préciser, citant les nombreuses données à remplir (souvent plusieurs fois) pour la gestion de son élevage. Personne ne veut passer son temps à faire de la paperasse.»
Un peu plus loin, au milieu des enclos de moutons qui ont pris une place prépondérante en l’absence des bovins, Matthieu Labergerie a un souhait : «Qu’on arrive à vendre nos bêtes à un prix correct». «Aujourd’hui je n’ai pas de salaire, je vis sur les rentes de ma femme, déplore cet éleveur de 420 brebis dans l’Allier. Aujourd’hui, notre objectif est de vivre de notre métier, mais c’est dur.» Dans la future loi d’urgence agricole, il aimerait notamment voir des «mesures de contrôle des lois EGalim», une série de législations prises depuis 2018 pour rééquilibrer les négociations des prix dans le secteur alimentaire – mais largement contournées par la grande distribution.
L’an dernier, peu de temps avant le salon de l’agriculture 2025, Annie Genevard avait dit vouloir «ajuster» ces lois EGalim pour «corriger certains dysfonctionnements relationnels» avec les grandes enseignes de supermarchés, dont certains «exercent une pression déraisonnable sur les prix». Depuis, le projet est lettre morte.
«Avec l’urgence, on ne fait rien de bien»
Dans l’énorme pavillon 1 dédié à l’élevage, où un calme anormal plane, nous retrouvons un peu plus loin Mathieu Rebout, lui-aussi éleveur de moutons. L’année dernier, Vert avait déjà interrogé ce Pas-de-Calaisien, qui exposait pour la première fois au «salon» (notre reportage). Il racontait devoir travailler à côté de son activité agricole pour gagner sa vie. Un an plus tard, rien n’a changé : «Je gagne ma croûte parce que je travaille à côté, sinon je serais au RSA».

Du projet de loi du gouvernement, il n’attend rien. «Avec l’urgence, on ne fait rien de bien, juge-t-il. Cela fait trente ans que ça ne va pas. Il y a un travail de fond à mener, mais il faut le vouloir.» Agacé par les accords commerciaux où «l’agriculture n’est qu’un monnaie d’échange» (comme le traité du Mercosur), l’éleveur de moutons boulonnais propose par exemple une «mise à plat des normes pour lutter contre les concurrences déloyales».
Pour trouver des agriculteur·ices plus en phase avec les réponses promises par le gouvernement, il faut se rendre dans le plus discret pavillon des «services et métiers», où s’affichent – notamment – les différents syndicats agricoles. Sur l’imposant stand de la FNSEA, le syndicat majoritaire se réjouit forcément de ce nouveau projet de loi qu’il a activement appelé de ses voeux. Mais il reste prudent, le contenu précis du texte et son calendrier d’adoption n’étant pas encore clairement dévoilés. «Nous en appelons au courage politique des parlementaires pour faire aboutir cette loi d’urgence agricole, premier pas décisif pour renouer avec la production en agriculture», a averti son président, Arnaud Rousseau, avant l’ouverture du salon de l’agriculture.
«Aujourd’hui, nous voulons retrouver nos moyens de production car notre balance commerciale est en décroissance», explique Charlotte Vassant, agricultrice en polycultures (blé, légumes) sur une exploitation de 180 hectares dans l’Aisne. Béret vert de la FNSEA sur la tête, elle appelle notamment à la «fin des surtranspositions» et à la réautorisation de plusieurs pesticides interdits, dont l’acétamipride : «On espère son retour avec la deuxième loi Duplomb». La syndicaliste s’inquiète notamment de la concurrence de ses voisins belges, qui peuvent utiliser ces molécules.
Coup de pression de la Coordination rurale
Sur l’eau, cette dernière espère que le gouvernement ira vers des autorisations de «prélèvements dans les nappes ou dans les rivières», malgré leurs impacts sur le partage de l’eau et la biodiversité. «On veut que les études sur l’eau reposent sur la science», ajoute-t-elle, alors que le gouvernement a pour l’instant suspendu l’ensemble des décisions locales consacrées à la ressource hydrique (répartition des volumes, préservation de la qualité de l’eau…). Jeudi, les services du premier ministre ont également annoncé qu’ils allaient débloquer un tiers des projets de retenues d’eau en instruction en France.
Le son de cloche est radicalement différent sur le petit stand de la Confédération paysanne, syndicat défenseur d’une agriculture à taille humaine et respectueuse de l’environnement, et seul à avoir boycotté les échanges avec le président de la République ce samedi.. «Il faut imposer le bio sur les aires d’alimentation de captage d’eau potable, ce serait le premier acte de bon sens», propose Anne Duplessis, arboricultrice en Seine-et-Marne. Une proposition de loi écologiste en ce sens a échoué à l’Assemblée nationale le 12 février dernier, face à l’obstruction massive de la droite.
«Cela fait 70 ans que la FNSEA tient les rênes d’une agricultures qui nous mène droit dans le mur, maintenant il faut appliquer les nouvelles recettes», pointe cette agricultrice bio. Pour ce faire, elle aimerait notamment que l’État développe la nourriture biologique et locale dans les cantines. Les lois EGalim (encore elles) imposent déjà à ces dernières de se fournir avec 20% de produits bio… un objectif loin d’être atteint.
Seul fait d’arme de la journée dans une inauguration, un petit groupe de militant·es de la Coordination rurale armé de pancartes et de leurs traditionnels bonnets jaunes a tenté d’interpeller le président de la République dans les allées. «On demande juste que l’État français nous écoute, se mette au travail avec nous», a harangué José Perez, président du syndicat dans le Lot-et-Garonne, devant un parterre de journalistes. Un écriteau «Loi d’urgence : pour Macron il est urgent d’attendre !», le syndicaliste a appelé le chef de l’État a recevoir les syndicats «ce soir, cette nuit».