«L’objectif du ministère est à la fois limpide et terrifiant». En novembre 2025, l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses) a partagé son indignation face au projet de référentiel de formation des futur·es enseignant·es. Le document du ministère de l’Éducation nationale stipule que l’objectif des cours de sciences économiques et sociales (SES) «n’est pas la présentation de débats». L’Apses dénonce un «formatage» des professeur·es et une atteinte à l’esprit critique des élèves de lycée.
Le document ravive une inquiétude plus large. «Notre discipline est de moins en moins un enseignement citoyen», affirme Amandine Oullion, co-secrétaire de l’Apses. L’enseignante déplore des programmes «beaucoup trop chargés» et une réduction du temps de classe qui ne permettent pas aux élèves de «s’approprier les notions». L’association de professeur·es, qui réunit environ 40% des enseignant·es de SES, alerte régulièrement sur le contenu des programmes, qui font la part belle à la microéconomie libérale et tournent le dos aux approches critiques.
Les cours de SES sont pourtant les seuls qui abordent des questions majeures du débat public comme le chômage, le commerce international ou les classes sociales. Sur les enjeux écologiques, «le programme est très limité», constate Dominique Budin, enseignante à Lyon (Rhône) : seulement deux heures y sont consacrées en classe de seconde. Et pour les élèves qui choisissent la spécialité au bac, «on présente rapidement les causes du dérèglement climatique et quelques solutions mainstream surtout orientées vers le marché», regrette-t-elle. En 2022, le sujet du bac avait suscité de vives réactions. Il était demandé aux élèves de «[montrer] que l’innovation peut aider à repousser les limites écologiques de la croissance».
L’économie gagne du terrain
À la racine de la fronde des profs, il y a le manque de pluralisme des programmes. «Ils reflètent la vision portée par l’économie mainstream qu’il n’y a qu’une seule manière de poser les questions et d’y répondre», estime le sociologue Igor Martinache, maître de conférences à l’université de Paris-Nanterre. Les plus récents datent d’une réécriture de 2018 coordonnée par un groupe d’expert·es dirigé par l’économiste et lauréat du prix Nobel Philippe Aghion, professeur au Collège de France et ex-conseiller d’Emmanuel Macron. «Aucun économiste hétérodoxe ou écologique n’était convié», pointe Igor Martinache.

Le nouveau référentiel de formation, qui a mis le feu aux poudres, précise que les SES ont vocation à se concentrer sur les «fondamentaux», en opposition aux débats jugés «souvent réducteurs et facteurs de relativisme». «On demande aux élèves d’apprendre des mécanismes sans qu’ils comprennent dans quel contexte ces théories se sont construites et quelles critiques leur sont adressées», réagit Emmanuelle Caley, présidente de l’Apses. Dans le même temps, l’économie gagne du terrain sur la sociologie et la science politique – les autres disciplines qui composent les SES. Ainsi, trois chapitres d’économie sur cinq sont dédiés au marché en classe de première, tandis que les chapitres sur l’égalité des chances à l’école et la justice sociale ont été supprimés pour les terminales en 2024.
«Il ne saurait y avoir de débat raisonné sans maîtrise préalable des connaissances scientifiques», répond Marc Montoussé, ex-inspecteur général de l’Éducation nationale en SES, de 2012 à décembre 2025. Il estime que «la plupart des débats théoriques en économie et sociologie ne relèvent pas du niveau de l’enseignement secondaire». Les concepteur·ices des programmes avancent aussi que fixer un cadre plus explicite favorise l’équité des élèves devant l’examen.
Une discipline scrutée
«La fabrique des programmes de SES est un enjeu très politique depuis les années 1990, analyse Igor Martinache. Dans les milieux économiques, certains rendent la matière responsable d’une supposée inculture économique des Français et imposent le narratif d’une matière trop ancrée à gauche.»
Les cours de SES font l’objet d’un vif intérêt d’une partie des milieux patronaux, qui ne ménagent pas leurs efforts pour en influencer le contenu. L’Apses dénonce entre autres un partenariat entre l’Éducation nationale et l’Institut de l’entreprise, une association proche du syndicat patronal Medef. Cette dernière propose ainsi des ressources pédagogiques à disposition des enseignant·es. Sur une plateforme dédiée, baptisée Melchior, on retrouve une fiche sur la gouvernance des entreprises, présentant le géant de la construction Saint-Gobain – dont l’ex-PDG est le président de l’Institut de l’entreprise – comme «une entreprise toujours en phase avec son temps». L’Institut de l’entreprise propose également une formation sur la transformation écologique qui fait intervenir les PDG des groupes Aéroports de Paris (ADP) et Vinci.
En s’adressant aux profs, ces efforts «reposent sur la volonté, à terme, d’influencer les lycéens en faveur d’une vision pro-marché, de développer une culture d’entreprise et de créer de la main-d’œuvre plus docile», selon Igor Martinache. La direction générale de l’enseignement scolaire estime que la collaboration avec l’Institut de l’entreprise «s’inscrit dans un cadre strict respectant les principes de neutralité, d’indépendance pédagogique et de pluralisme». Elle défend que les ressources proposées «n’ont aucun caractère prescriptif et ne se substituent ni aux programmes, ni aux formations institutionnelles».
Agir dans les interstices du programme
L’Apses demande une réécriture complète des programmes à l’occasion des 60 ans de la discipline en 2026, mais se heurte à un dialogue verrouillé avec sa hiérarchie. Une autre voie se fait alors jour : faire appel à la liberté pédagogique. Depuis 2022, le groupe interne Bifurcation écologique propose des ressources aux enseignant·es pour traiter les enjeux écologiques autrement. Ces activités pédagogiques et ces documents se glissent dans les interstices des programmes pour aborder des notions comme l’anthropocène, les communs ou la désobéissance civile. Et ce, en faisant attention à ne pas déroger à la fameuse neutralité axiologique attendue des enseignant·es, et en préparant les élèves au bac. Ce travail d’équilibriste est réalisé dans d’autres disciplines, dont l’histoire-géographie, le français ou les sciences de la vie et de la Terre, par l’association Enseignant·es pour la planète.
«C’est un appel à désobéir un peu», résume Amandine Oullion. Le groupe Bifurcation écologique de l’Apses est accompagné par plusieurs figures du monde académique, dont les sociologues Geneviève Pruvost et Dominique Méda, et l’économiste Éloi Laurent. «C’est joyeux d’explorer ensemble d’autres manières de faire des SES», se réjouit Dominique Budin. «On crée des espaces de discussion et de construction de l’esprit critique, c’est ce qui fait la richesse de notre métier», complète Emmanuelle Caley, qui défend l’importance de cette méthode pour «lutter contre les tentatives idéologiques de vider les SES de leur substance».
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