Dimanche 19 janvier, veille de l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche, des responsables de la plateforme d’écoute Spotify se délectent d’un brunch qui a le goût des bonnes affaires à Washington D.C. Au menu : caviar, pinces de crabes et expresso martini. L’occasion de célébrer «le pouvoir du podcast dans cette élection», aux côtés de plusieurs podcasteurs stars : Ben Shapiro, animateur du Ben Shapiro Show, Tim Pool du Tim Pool Daily News et Joe Rogan de The Joe Rogan Experience (invité, ce dernier n’est finalement pas venu). Très célèbres aux États-Unis, ils sont tous trois connus pour leur ligne très à droite et leur proximité avec la sphère MAGA (Make america great again, les partisan·es de Trump).
Quelques jours auparavant, Spotify faisait un don de 150 000 dollars (environ 140 000 euros) pour financer la cérémonie d’investiture, a révélé le quotidien suédois Dagens Nyheter.
Complaisantes plateformes
Pas de quoi polémiquer, selon Spotify : ces opérations s’inscrivent «dans le cadre du travail que nous effectuons dans les capitales du monde entier pour faire avancer nos questions politiques, quel que soit le pouvoir en place.» Ce n’est pas la première fois que l’entreprise suédoise, qui domine largement son marché avec ses 675 millions d’utilisateur·ices, est critiquée pour sa complaisance, voire sa complicité, avec l’extrême droite dans plusieurs pays.
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Aux États-Unis, c’est notamment The Joe Rogan Experience qui fait polémique. Né en 2009 sur Youtube, ce talk-show ultra-réactionnaire est devenu l’un des podcasts les plus populaires du pays. Son présentateur, ancien champion d’arts martiaux et humoriste, antivax et relais de théories complotistes, est devenu un «improbable influenceur politique», constatait le New York Times lors de l’élection présidentielle de 2020.
Cette année-là, Spotify avait obtenu les droits exclusifs de diffusion de son podcast pour 100 millions de dollars, faisant augmenter au passage de 7% sa valeur boursière. En février 2024, le contrat a été renouvelé pour 250 millions de dollars avec un compromis : Spotify garde la main sur la distribution et la commercialisation, mais les épisodes sont désormais diffusés chez ses concurrents.

Ce podcast, qui consiste en un entretien fleuve (jusqu’à 5 heures par épisode), est devenu le plus écouté au monde. 80% des auditeur·ices sont des hommes. C’est sur son plateau que Mark Zuckerberg, le fondateur de Meta, a annoncé en janvier vouloir abandonner les programmes internes de «diversité et d’inclusion» en appelant au retour de «l’énergie masculine» dans les entreprises.
Invité six fois depuis 2018, c’est encore chez Joe Rogan qu’Elon Musk, milliardaire trumpiste, trouve sa meilleure tribune – après son réseau social X. Dans son dernier passage, en date du 28 février, il a longuement décrit comment, selon lui, les démocrates auraient «importé des électeurs», autrement dit des personnes étrangères, pour prendre le pouvoir, s’appuyant sur une foule de fausses affirmations. Et Rogan de renchérir : «C’était leur stratégie ! » Dernièrement, le podcasteur est allé jusqu’à qualifier le milliardaire de «super-génie».
Outre The Joe Rogan Experience, les nombreux podcasts réactionnaires de la galaxie MAGA, véritable «écosystème médiatique alternatif», ont joué un rôle probablement déterminant dans la réélection de Donald Trump. Difficile d’établir une corrélation, mais un sondage de l’agence de presse américaine AP a montré que 63% des hommes blancs de 18 à 29 ans, public cible de ces podcasts, avaient voté Trump en novembre. Le Monde a répertorié pas moins d’une vingtaine de ces podcasts, dont beaucoup dominent les têtes de classements d’écoute. Comment expliquer cette saturation médiatique ?
«Dans l’imaginaire, le podcast est à peine un média»
Aux États-Unis, l’effondrement de la presse locale a favorisé l’émergence, dans les années 1990, de radios partisanes très conservatrices, comme l’analyse Sébastien Mort, maître de conférences en civilisation américaine à l’université de Lorraine, dans Ondes de choc. Histoire médiatique et politique de la radio conservatrice aux États-Unis (Éditions de l’université de Bruxelles, 2024). La figure qui a ouvert la voie est Rush Limbaugh, présentateur à partir de 1988 d’une émission d’infotainment (contraction des mots «information» et «divertissement» – entertainment) où se mêlaient argumentaires de la droite dure et humour. En 2020, il a été distingué par Trump de la médaille présidentielle de la liberté, la plus haute décoration civile du pays.
Émergeant dans les années 2010, le format podcast est un héritier de ces radios, en plus radical. Plus besoin de média diffuseur ; chacun peut créer son propre podcast «natif» pour le prix d’une table et deux micros. «Dans l’imaginaire, le podcast est à peine un média. Il est représenté comme une sorte de conversation entre quelqu’un et un public, sur le mode intimiste, presque comme une correspondance privée», analyse Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication au laboratoire Carism de l’Université Paris 2 Assas.
Autre différence avec les médias traditionnels : la liberté de ton y est presque illimitée. «C’est le support rêvé pour construire une communauté d’écoute autour d’idées minoritaires», ajoute celui qui était responsable de l’Observatoire du podcast d’information (Obcast), programme de recherche mené de 2022 à 2024.
La modération aux abonnés (quasi) absents
Sur la plupart des plateformes, la publication est libre et gratuite, sous réserve de respecter les conditions d’utilisation. Sauf que les méthodes internes de modération pour les faire respecter sont très floues.
Ces dernières années, les plateformes ne sont intervenues qu’en cas de mobilisation du public. En février 2022, Spotify avait fini par supprimer 70 épisodes (sur près de 1 700 déjà sortis) de The Joe Rogan Experience pour des propos racistes, à la suite d’un mouvement de boycott mené par le chanteur canado-américain Neil Young. Et, début mars, Spotify a retiré le podcast de l’influenceur masculiniste Andrew Tate, après la signature par 155 000 personnes d’une pétition interpellant l’entreprise.
Même constat en France. L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) ne surveille pas les podcasts. À ce jour, seuls les podcasts d’Égalité & réconciliation, le site d’extrême droite de l’essayiste négationniste Alain Soral – plusieurs fois condamné pour appel à la haine –, ont été supprimés par Spotify France et temporairement suspendus par Deezer, en 2022, après plusieurs articles qui pointaient de nombreuses transgressions des politiques d’utilisation.
Encore inexistants il y a 15 ans, les podcasts sont aujourd’hui écoutés par 28% des Français, au moins une fois par semaine. «L’imaginaire du podcast est associé à quelque chose de positif et progressiste, parce qu’il offrirait la possibilité à des gens qui ne sont pas représentés dans les médias traditionnels d’avoir une certaine visibilité, explique Arnaud Mercier. Pour autant, une partie de cette représentation est fausse dans la pratique.»
Voix de la dissidence
Le duo de journalistes Maxime Macé et Pierre Plotu a montré comment l’extrême droite avait investi Internet au tournant des années 2010. Ç’a été le «premier acteur politique à sentir la puissance de cet outil pour répandre son message au plus grand nombre afin d’infiltrer les foyers sous couvert d’humour, de vulgarisation historique ou encore de “réinformation”», peut-on lire dans leur livre Pop Fascisme (Divergences, 2024). Or, le podcast connaît depuis quelques années une même forme d’appropriation, avec une reprise des codes du web.
Ainsi, Papacito et Le Raptor, deux figures pionnières de la fachosphère française, ont commencé à investir le format audio à l’époque de leur départ de Youtube, en 2023. Le premier, après la suppression de son compte. Le second est parti volontairement, accusant la plateforme de démonétiser ses contenus et de l’invisibiliser – avant de faire son retour fin 2024.
Pour l’un comme pour l’autre, cette migration est mise en scène comme une forme de résistance contre «la censure» : «Les communautés masculinistes et d’extrême droite ont l’habitude d’agir dans une logique de marginalisation, de dissidence», explique à Vert Gulnara Zakharova, doctorante en sciences de l’information au Carism.

Né autour d’Alain Soral au début des années 2010, le mouvement de la «dissidence» désigne le rejet radical d’un prétendu «système», et mêle souverainisme, complotisme et rejet des élites. Ses adeptes «se positionnent comme des résistants dans des régimes autoritaires», précise Gulnara Zakharova, qui a co-écrit avec Olivier Peria une étude de cas sur 10 000 pas, le podcast du Raptor. Ce dernier s’est d’ailleurs longtemps appelé «Le Raptor dissident».
La chercheuse illustre à quel point l’influenceur trouve dans le podcast un boulevard pour exprimer librement propos haineux et complotistes sur les femmes, les minorités ou le climat. Vert avait passé au crible sa longue vidéo de retour sur Youtube en septembre 2024, collection de poncifs dénialistes et complotistes sur le changement climatique.
Des idées déjà longuement développées dans son podcast, avec des épisodes sobrement baptisés Les illuminés du climat ou L’esclavage climatique. Dans un récent épisode aux accents conspirationnistes, dédié aux purges dans les agences fédérales américaines, le Raptor se félicite du «vent qui tourne» aux États-Unis, en défaveur du «gauchisme, de la bureaucratie, du fonctionnariat, de tous les parasites et des voleurs.»
«Aveuglement plus ou moins collectif»
Papacito, qui a perdu sa vitrine sur Youtube, n’est pas en reste avec son Burger Ring, «le podcast le plus gras et protéiné du game». Dans un monologue sans montage d’une heure environ, il partage pêle-mêle son amour de la viande et des armes, sa haine des «écolos bobos des villes» et son racisme. Dans un épisode sorti le 23 mars, il s’exclame : «Les recettes, on les connaît, faut des mecs en treillis qui font des trucs déter’, qui prennent des décisions qui ne vont pas avec les droits de l’Homme de mon cul.»
Malgré leur violence, ces podcasts jouissent de fortes audiences. Si les statistiques d’écoutes ne sont pas publiées directement sur les plateformes, Burger Ring et 10 000 pas se frayent régulièrement une place dans le top 50, selon Spotify Charts.
Dans un contexte où la modération de contenus s’étiole sur Internet, et où les plateformes poursuivent leurs propres intérêts économiques, comment espérer une prise de conscience de l’impact de ces podcasts ? Pour Arnaud Mercier :«Il y a une forme d’aveuglement plus ou moins collectif sur leur possibilité d’influence. Quand on regarde l’histoire de la régulation, il y a toujours eu un retard entre la prise de conscience par les autorités du risque et le moment où des dégâts étaient commis.» Attention aux oreilles.
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