En 2023, 35% des Français·es sondé·es par l’institut Ifop déclaraient croire à une ou plusieurs théories du complot. En parallèle, entre 33% et 43% de nos concitoyen·nes sont plus ou moins climatosceptiques (notre article). Mélangez ces chiffres et vous obtiendrez un cocktail inquiétant : le climato-complotisme. Une tendance récente, mais vivace, boostée depuis la fin de la crise du Covid-19. Voici une liste non-exhaustive des théories les plus en vogue.
Haarp, le programme qui manipule la météo pour déclencher des catastrophes destructrices
Les récents événements climatiques extrêmes à travers le globe, comme les incendies en Californie, ont déclenché une vague de fausses informations dopées à l’IA (nous vous en parlions dans le premier numéro de Chaleurs actuelles). Des fake news relayées par un Donald Trump fraîchement investi. Avant sa réélection, le président américain et ses partisans profitaient déjà des catastrophes environnementales pour se faire l’écho d’intox et de théories complotistes. En octobre dernier, en pleine tempête Milton et campagne électorale, l’élue de Géorgie et représentante de la galaxie MAGA (Make america great again, les partisan·es de Trump) Marjorie Taylor Green affirmait dans un tweet : «Ils peuvent contrôler le climat.» Faisant ressurgir la vieille théorie du Haarp.
Le High-frequency active auroral research program, que nous pourrions traduire par «Programme de recherche dans le domaine des hautes fréquences appliquées aux aurores boréales», est un programme bien réel de recherches en Alaska. Créé en 1993 par l’armée américaine, il est dédié à l’étude de l’ionosphère, la couche supérieure de l’atmosphère.
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En 2015, l’armée a cessé d’exploiter le programme et l’a transféré à l’université d’Alaska, qui travaillait déjà sur place. Le complexe est équipé de 180 grandes antennes destinées à envoyer des ondes électromagnétiques dans l’ionosphère pour tester ses réactions. Ces expériences servent à comprendre l’effet des tempêtes magnétiques solaires sur l’atmosphère, qui influent notamment sur les radiocommunications et communications satellites humaines. Un dispositif impressionnant, mais dont la puissance de 3,6 millions de watts est comparable à celle… d’une grosse éolienne. C’est pourtant suffisant pour alimenter de nombreux fantasmes sur la capacité du Haarp à contrôler la météo, dont les origines remontent à la sortie en 1995 du livre Les anges ne jouent pas de cette Haarp.
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Ses deux auteur·ices sont Rosalie Bertell, une scientifique qui se présente comme journaliste spécialisée en «science alternative» et Nick Begich un «chercheur indépendant» qui a comme seul diplôme un doctorat honorifique en «médecine alternative» délivré par un établissement privé sri-lankais.
Les auteur·ices affirment que le programme serait en réalité une arme secrète visant à détourner les avions, brouiller les communications hertziennes, mais aussi… manipuler le climat. Une théorie sans aucun fondement, mais qui gagne en popularité. Jusqu’à entrer dans l’hémicycle du Parlement européen, comme le détaille par le menu cet article de Conspiracy watch, site web français dédié à l’étude du complotisme.
L’année de publication du livre, l’eurodéputée finlandaise Elisabeth Rehn a déposé une proposition de résolution sur «l’utilisation potentielle des ressources à caractère militaire pour les stratégies environnementales». La résolution a été renvoyée en commission des affaires étrangères, où elle a suscité l’intérêt, selon Conspiracy watch, de la présidente de la commission, la députée belge Magda Aelvoet, qui était présidente du groupe des Verts européens.
Nommée rapporteuse sur le texte, la députée suédoise Maj Britt Theorin (sociaux-démocrates) a organisé une audition publique sur le Haarp, à laquelle les deux auteur·ices du livre ont été convié·es en tant qu’expert·es. Le rapport définitif de Maj Britt Theorin, déposé le 14 janvier 1999, décrit le Haarp comme un «système d’armement modifiant le climat» et se base exclusivement sur les éléments de Nick Begich et Rosalie Bertell. Un naufrage.
Au final, une résolution a bien été adoptée, le 28 janvier, avec deux points dédiés au Haarp, sans reprendre la majorité des éléments du rapport. S’il n’est plus décrit comme une arme, il reste présenté comme un «problème d’une portée mondiale». Depuis, ces rapports disponibles en libre accès sur internet sont régulièrement brandis par les adeptes de la théorie complotiste comme des preuves de son irréfutabilité.
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La théorie du Haarp n’est plus revenue dans les débats du Parlement européen, mais elle a continué à tracer son chemin et a fait des petits. En 2004, le météorologue Scott Stevens expliquait sur le plateau de Fox news que l’ouragan Katrina avait été créé par un équivalent russe du Haarp. À mesure qu’internet s’est développé, la théorie a glissé vers les blogs et réseaux sociaux pour devenir une théorie virale à proprement parler. 2011 a marqué un tournant avec la catastrophe de Fukushima, où les contenus qui désignaient le Haarp comme la cause du tsunami ont explosé. Selon les données publiques de Google trends, les recherches du terme «Haarp» dans le monde ont augmenté à trois moments : la catastrophe de Fukushima en 2011, les ouragans Harvey et Irma en 2017, puis à partir de 2023, année marquée par de nombreux épisodes climatiques intenses.
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Ces douze derniers mois, les recherches en ligne du terme «Haarp» ont connu deux pics significatifs, en mai et en octobre 2024, ce qui correspond aux inondations à Dubaï (Émirats arabes unis) et à l’ouragan Milton (États-Unis). En France, ces recherches ont atteint un pic début novembre, au moment des inondations à Valence (Espagne). «Maintenant, chaque événement d’actualité est réinterprété», analyse Thomas Huchon, enseignant à Sciences Po Paris et journaliste spécialiste des fake news et des théories complotistes. Ce regain d’intérêt pour le Haarp est lié à des tentatives récentes – cette fois bien réelles – de géo-ingénierie, comme l’ensemencement des nuages grâce à l’iodure d’argent pour faire tomber la pluie. Une méthode encore très inefficace et qui ne jouit d’aucun consensus scientifique.
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Le réchauffement climatique ? Une invention pour instaurer une dictature verte
Une vaste étude de la fondation Jean-Jaurès sur la fabrique des récits climato-complotistes sur X (ex-Twitter), publiée en 2023, s’est intéressée à une «déclinaison verte» des théories conspirationnistes nées pendant la pandémie de Covid-19. Celles-là mêmes qui voyaient dans le virus un complot pour contraindre les individus, sauf que cette fois c’est l’écologie et les mesures prises en sa faveur qui font l’objet d’une défiance généralisée. Cette étude s’appuie notamment sur les données d’opsci.ai, une start-up qui suit depuis 2021 l’évolution du débat public en ligne sur le climat en France, grâce à l’IA.
Ces dernières années, les recherches liées au mot «climat» ont explosé sur X, avec une hausse de 90% des publications qui y sont liées entre 2021 et 2023. Le rapport de la fondation Jean-Jaurès relève l’apparition de 250 000 nouveaux comptes qui se sont mis à s’exprimer sur le climat. Or, parmi ces derniers, on trouve un grand nombre de profils complotistes, rassemblés autour de discours anti-système, anti-vaccins et favorables à la «réinformation», terme historiquement issu de l’extrême droite. «Au tournant de l’année 2022, nous avons observé une bascule dans les mouvements antivax, qui sont devenus climatosceptiques», note le journaliste indépendant et auteur spécialisé du complotisme Thomas Huchon.
Comment comprendre cette bascule ? «Ceux qui adhèrent à une théorie conspirationniste sont plus susceptibles d’adhérer à une autre, puis à une troisième, explique Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes 2 et spécialiste du complotisme. C’est le principe de la pensée monologique [qui applique la même logique à tous les phénomènes, NDLR] qui entraîne une pensée complotiste du monde».
«Si un objet prend ou perd de l’importance dans le début public, il suscitera plus ou moins de propos complotistes», ajoute-t-il. Alors que les discussions autour de la pandémie de Covid-19 baissent en intensité en 2022, de nouveaux termes apparaissent comme «pass carbone», «dictature verte» ou «Great reset écologique». Des expressions aux origines distinctes, mais qui forment, ensemble, «une espèce de gloubi-boulga plus ou moins cohérent», décrit Thomas Huchon. En substance, elles formulent la même idée : le réchauffement climatique et la nécessité d’une bifurcation écologique seraient des mensonges créés pour contrôler la population.
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Le Great reset, que nous pourrions traduire par «grande réinitialisation», est à l’origine le nom d’un projet porté par le Forum économique mondial de Davos en 2020, censé remettre le monde sur pied après la pandémie. Mais il a été détourné par les sphères conspirationnistes, qui voient en lui un complot des élites pour «réinitialiser» une partie de l’humanité. En France, la théorie a été popularisée par le documentaire Hold-up, sorti en 2020. Depuis 50 ans, cette organisation [le Forum de Davos] utilise toutes les problématiques de notre société, de la pollution au réchauffement climatique, en passant par les catastrophes humaines ou naturelles pour les diriger vers un seul objectif : The Great Reset, est-il affirmé dans ce film auto-produit, long de près de trois heures.
L’idée de «dictature verte», quant à elle, désigne la tentative d’imposer un régime dictatorial au motif de l’écologie «par un petit groupe qui agirait en secret sur le monde», la base même du complotisme, décrit Sylvain Delouvée.
Le Pass sanitaire ?
— Philippe (49) (@Educ_suspendu) July 20, 2024
✅ C'est pour gérer la pandémie.
Le Pass JO ?
✅C'est pour prévenir des attentats.
Le Pass Carbone ?
✅C'est pour sauver la planète.
Le crédit social ?
✅C'est pour récompenser les bons citoyens
⚙️E N G R E N A G E⚙️ https://t.co/Ode90lRw3V
«Pass carbone», «pass climat»… autant de déclinaisons du pass vaccinal – qui conditionnait certains droits au fait d’être vacciné contre le Covid-19 – qui n’existent pas, mais qui enflamment les discours complotistes sur les réseaux sociaux. Mais des mesures environnementales bien réelles font aussi figure d’épouvantails. On peut citer les Zones à faibles émissions (ZFE), qui interdisent la circulation des voitures les plus polluantes à certains endroits, ou les Diagnostic de performance énergétique (DPE), qui limitent la vente et la location de passoires énergétiques.
Les mesures comme les ZFE et les DPE peuvent être critiquables au vu de leurs répercussions sociales. Mais elles sont parfois critiquées sur la base de fausses informations, comme l’établissait un rapport du laboratoire d’idées Terra Nova sur le sujet, publié en décembre 2022. À ces mesures existantes, les discours complotistes ajoutent des éléments inventés, comme le fantasmé «pass carbone», qui interdirait un jour aux personnes d’émettre plus d’une certaine quantité de CO2, ainsi que l’assure le conspirationniste notoire Silvano Trotta, dans le tweet ci-dessus.
Les chemtrails contrôlent la population ET le climat
La théorie des chemtrails, contraction en anglais de chemical (chimique) et de trails (traînées), fait couler une quantité incalculable d’encre depuis des décennies. Elle émet l’hypothèse que les traînées de condensation qui suivent les avions en vol contiendraient des produits chimiques secrètement voués à contrôler la population ou la météo.
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En avril 2024, une vidéo virale a été présentée comme la preuve de leur existence. Dans ce qui s’apparente à un cockpit d’avion, on entend une femme interroger le «pilote» au sujet d’un message affiché sur un écran : «Chemtrail mode/On», avant que ce dernier, visiblement troublé, ne l’efface : «Oh non, ça c’est rien.» Plusieurs incohérences, relevées dans un article de 20 minutes, laissent penser que cette vidéo est une mise en scène. L’écran est en vérité celui d’un télex, système qui sert à communiquer entre pilotes et opérateurs en texte libre, et non pas un outil de commande. Par ailleurs, la présence d’une passagère dans un cockpit est peu probable, alors que la plupart des compagnies l’interdisent.
‼️Pilot forgets his screen is set to "chemtrail option".‼️ pic.twitter.com/AnMREWuW8W
— Truthseeker (@Xx17965797N) April 13, 2024
La théorie des chemtrails est si caricaturale que l’on pourrait penser qu’elle appartient à un autre temps. Pourtant, à l’image d’autres théories conspirationnistes comme le «moon hoax» sur la mission Apollo 11 ou celles sur le 11 septembre, elle s’enracine à mesure qu’elle prend de l’âge, malgré les preuves qui s’accumulent contre elle.
En 2019, un sondage IFOP estimait à 15% la part des Français·es qui adhèrent à cette théorie. Plus récemment, fin janvier 2025, le journaliste d’investigation indépendant américain Teddy Wilson a révélé que 15 États américains préparaient des lois pour interdire les chemtrails… qui n’existent pas. De quoi donner du grain à moudre aux amateurs de la théorie comme Silvano Trotta (encore lui) en France. «Ces théories ne sont pas juste des croyances pour hurluberlus : elles peuvent avoir des conséquences sur le réel», s’inquiète Sylvain Delouvée.
Mais d’où viennent les chemtrails ? Le terme a émergé à la fin des années 1990 dans des cercles complotistes américains proches de l’extrême droite. C’est la publication en 1996 d’une étude commandée par l’US Air Force qui a mis le feu aux poudres : intitulée Le climat comme un multiplicateur de force : posséder le temps en 2025, elle a été largement détournée de son contexte.
L’armée américaine s’est bel et bien intéressée aux armes environnementales et à la géo-ingénierie, dès les années 1950, en pleine Guerre froide, comme le rapporte cet article du Monde. Mais il s’agissait de scénarios fictionnels, qui n’ont jamais été mis en pratique.
Comme dans un grand nombre de théories conspis, l’objectif supposé des chemtrails varie selon les auteur·ices. Mais l’idée selon laquelle ils serviraient à manipuler le climat, comme le Haarp, revient de plus en plus souvent. En mai 2024, l’humoriste belge Stefan Cuvelier, connu pour ses positions antivax, a partagé un documentaire intitulé Vers un climat artificiel ?, réalisé par une certaine Jacqueline Roche, «journaliste depuis 17 ans». Le film nous apprend que les chemtrails, qui «n’existaient pas avant» les années 1990, seraient responsable d’une modification «artificielle» du climat et d’un «obscurcissement du ciel». Il place sur le même plan des éléments réels de géo-ingénierie et la théorie des chemtrails, en évoquant pêle-mêle les noms de la CIA (l’agence de renseignements américaine) et de Monsanto (le géant de la chimie à l’origine notamment du Roundup). Le «documentaire» s’appuie sur l’expertise de Patrice Hernu, docteur en mathématiques qui affirme sur sa page Facebook que «l’effet de serre dû au CO2 est une ineptie scientifique», comme l’a repéré le média indépendant belge Entre les lignes.
Peu importe que la littérature scientifique ait établi depuis des années l’origine de ces traînées ou nuages de condensation, que l’on appelle en réalité contrails, pour «traînées de condensation». Le ver est dans le fruit.
Or, ces traînées ont réellement de quoi nous inquiéter, puisqu’il s’agit de vapeur d’eau qui, relarguée en altitude, a un fort pouvoir réchauffant sur le climat. On estime qu’elles contribueraient à au moins la moitié de l’impact de l’aviation sur le réchauffement climatique, à part égale avec les émissions de CO2.
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