Reportage

«Je veux faire de la peinture écolo» : à Nantes, des décrocheurs scolaires formés aux métiers de la transition écologique

Le meilleur est avenir. À Nantes, l’école ETRE se veut celle de la deuxième chance pour les décrocheur·ses scolaires. Depuis le printemps 2024, elle propose des formations gratuites pour leur remettre le pied à l’étrier. Toutes sont liées aux métiers de la transition écologique. Vert s’est rendu sur place.
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Le pinceau effleure le mur dans un geste presque expert. Aucune hésitation, une moue froncée par la concentration, et une minutie acquise en seulement quelques minutes de pratique. D’un coup de poignet, Killian, 17 ans, recouvre d’ocre, d’ambre et de vert d’eau le mur face à lui, dans une ferme urbaine de Nantes (Loire-Atlantique), en plein mois de décembre.

Près de lui, les indications fusent : «Tu seras plus à l’aise en faisant de haut en bas» ; «N’hésite pas à pencher un peu le pinceau» ; «Charge bien en peinture, mais pas trop non plus, il ne faut pas que ça coule !» Killian semble avoir trouvé sa voie. L’école, ce n’était pas son truc. «J’ai du mal à lire et à écrire, regrette-t-il. J’ai été diagnostiqué dyslexique et bipolaire. Je m’épuise très vite en cours et, dès que quelque chose m’énerve, je me mets en crise. Je ne sais pas gérer mes émotions.»

Les peintures naturelles sont réalisées à partir de protéines de lait (ici, du fromage blanc) et de pigments. © Perrine Ketels/Vert

Cet atelier fait partie du parcours écoconstruction proposé par l’école du réseau ETRE, né en Occitanie en 2019. Elle a ouvert au printemps 2024 à Nantes et vise à remettre les décrocheur·ses scolaires et les jeunes en difficulté sur la voie de l’emploi, en les formant à des métiers de la transition écologique.

Ces formations, gratuites et financées par un fonds de dotation local, s’adressent aux jeunes de 16 à 25 ans. Parmi les autres compétences enseignées : le maraîchage et l’élevage bio, la menuiserie écolo, la cuisine low-tech (sans recours à l’électricité) ou encore la réparation de vélos. Les jeunes sont orienté·es vers l’école par des structures partenaires, comme la Mission de lutte contre le décrochage scolaire (MLDS) ou les missions locales.

Killian, 17 ans, a quitté le parcours scolaire classique à l’âge de 6 ans et il rêve de devenir peintre. © Perrine Ketels/Vert

Killian a quitté le chemin de l’école classique et intégré un Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (Itep) à l’âge de 6 ans. Il a un rêve : devenir peintre, mais pas n’importe lequel. «Je veux faire de la peinture écolo, assène-t-il, sûr de lui. Ça m’énerve de voir comment on pollue tout, avec les gens qui jettent leurs mégots par terre ou ceux qui utilisent trop d’électricité !».

Une peinture murale au fromage blanc

Justement, entre les mains de Killian, la peinture ne ressemble pas à celles qui existent en magasin. Il vient de la fabriquer. «C’est fait avec du fromage blanc et des pigments, sourit l’adolescent. C’est clair que j’ai trouvé ça bizarre au début ! En plus, la colle qu’on met sur le mur pour que ça adhère sent un peu comme un mélange de fromage et de chaussette moisie !» Une alternative aux peintures industrielles, sans liant issu de la pétrochimie et sans composé volatil nocif pour la santé et l’environnement.

Maud Filali est spécialisée dans les enduits et peintures naturels. © Perrine Ketels/Vert

L’atelier du jour est animé par Maud Filali, autoentrepreneuse nantaise spécialisée dans les enduits et peintures naturels, formée à l’École française de décor de Nantes. «Cette peinture à la protéine de lait, c’est une technique ancienne qui a vocation à être transmise, s’enthousiasme-t-elle. En plus, étant donné le public de ces ateliers, j’ai le sentiment d’être utile, de toucher des gens. Cela correspond bien à mes convictions.»

Des jeunes au «lourd bagage émotionnel»

Un engagement partagé par Romain Chareton, encadrant technique de l’école ETRE. Il accompagne tous les ateliers. «Les jeunes qui participent à ces formations sont souvent anxieux, relate-t-il. Ils ont des parcours de vie compliqués, certains sont en total décrochage, ne savent même pas lire ou écrire. Ils ont un lourd bagage émotionnel. Ce que j’aime, c’est de les voir sortir de leur coquille, de voir qu’ils prennent confiance en eux.» L’encadrant ajoute : «Le contact avec la matière peut avoir un côté thérapeutique. Cela fait appel à l’instinct. Ce sont aussi des moments posés où le jeune va être concentré sur une tâche.»

L’école organise également des sorties sur le terrain, avec «des visites d’édifices inspirants», comme l’école d’architecture de Nantes. «Ce sont des métiers qui semblent complexes pour eux, poursuit Romain Chareton. Mais nous essayons de briser la cloison de ces domaines soi-disant élitistes, pour donner à ces jeunes l’envie d’essayer.» Cette confiance en soi est amplifiée par l’effet de groupe, sans «regard jugeant» et avec une présence et une entraide «qui apaisent».

Les élèves peignent un mur avec des peintures réalisées avec du fromage blanc. © Perrine Ketels/Vert

Certains de ces jeunes sont issus de l’immigration, comme Noorislam, Afghan de 19 ans. Son français est encore hésitant, les raisons de son départ du pays restent taboues. Mais sa motivation est claire et énoncée sans atermoiement : «Je veux travailler dans le bâtiment, en tant que maçon.» Mario, 17 ans, est quant à lui arrivé en France depuis l’Angola, en 2024. Un peu perplexe, il remue le fromage blanc avec les pigments. Une nouvelle compétence qu’il compte bien valoriser : «J’ai dû arrêter mes études d’architecte en venant ici. Je veux me former pour trouver un métier.»

Maraîchage, menuiserie et cuisine low-tech

Sensible aux enjeux environnementaux, Sophie Dufour a pris les rênes de l’école nantaise dès sa création. Elle est entourée de deux salarié·es et fait appel à des formateur·ices externes pour les ateliers. «Nous travaillons avec un réseau de professionnels qui sont engagés dans le verdissement de leur métier, détaille-t-elle. Nos formations ne sont pas qualifiantes, mais elles visent à préparer un retour à l’emploi.»

Deux parcours sont proposés : l’un, plus court, est une «remise en selle» pendant quinze jours. Le second permet de «creuser dans un secteur ou un projet professionnel précis» pendant deux mois.

«On essaie de faire en sorte qu’ils rattrapent le wagon»

Les promotions sont composées de huit adolescent·es. Ici, le vocabulaire a toute son importance : les formateur·ices évitent de les appeler «élèves», pour ne pas réveiller de mauvais souvenirs liés à une scolarité en dents de scie. Killian, Noorislam, Mario et les autres sont tour à tour «les apprenants», «les futurs peintres» ou tout simplement «les jeunes». «Le côtéformationpeut stresser, reprend Romain Chareton. C’est compliqué, pour beaucoup d’entre eux, de s’imaginer réintégrer un modèle scolaire classique. Là, on essaie de faire en sorte qu’ils rattrapent le wagon.»

Pour Romain Chareton, encadrant technique, ces formations permettent aux jeunes décrocheur·ses de reprendre confiance. © Perrine Ketels/Vert

Pour aider ces jeunes à prendre le train en marche, ETRE est aussi partenaire du réseau Echobat, qui fédère les acteurs de l’écoconstruction en Loire-Atlantique, pour proposer des stages et des emplois aux élèves.

Depuis sa création en 2024 à Nantes, ETRE a formé une soixantaine de décrocheur·ses. Le réseau existe aussi à Paris, Lyon, Marseille et dans 29 autres villes de France. Selon les chiffres du réseau, 80% des jeunes formé·es chaque année se réinscrivent en formation, trouvent un emploi ou se lancent dans un service civique.

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