Au rythme de musiques populaires italiennes et de pétards, plusieurs milliers de manifestant·es convergent vers le mythique stade San Siro, en début de soirée, ce vendredi 6 février. C’est ici qu’a été donné un peu plus tard le coup d’envoi des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina. Mais ces Milanais·es ont décidé de jouer les trouble-fêtes.

Cette manifestation est l’un des points d’orgue des «Utopiades», un événement de quatre jours organisé par le CIO – le «Comité des olympiades insoutenables». Objectif : protester contre la tenue de ces 25èmes Jeux olympiques d’hiver (l’édition paralympique se tiendra du 6 au 15 mars) et contre la politique menée par la cheffe du gouvernement d’extrême droite en Italie, Giorgia Meloni.
Dans les rues du quartier de San Siro, des enfants jouent au ballon tout en regardant l’assemblée se diriger vers un mur de forces de l’ordre. Le quartier n’a pas été choisi au hasard : il est l’une des zones les plus pauvres de la capitale lombarde. «On est dans un quartier populaire, où les gens ont énormément de problèmes d’argent, rappelle Giovani, un étudiant venu manifester. Et à côté de ça, à quelques centaines de mètres, on organise une cérémonie qui coûte extrêmement cher. C’est délirant.»
À côté de lui, la foule, parsemée d’enfants, fait face aux carabinieri, les gendarmes italiens. «Voilà le seul héritage de ces JO à San Siro : la militarisation, s’emporte Giulia, une manifestante, avant d’invectiver les spectateur·ices de la cérémonie d’ouverture. Je peux vous assurer que pas un dixième des personnes dans ce stade ne sait à quoi ressemble la vie dans ce quartier. Le gouvernement italien nous a oublié.»
«Ils préfèrent tout défoncer»
Cette manifestation n’était qu’une mise en bouche. Le lendemain, dix mille personnes sont réunies à Porta Romana, le quartier milanais qui accueille le village olympique et paralympique, selon les chiffres des organisateurs.
Plus de 70 associations d’horizons divers, dont Greenpeace Italie, se sont donné rendez-vous pour une manifestation nationale. Au rythme des fanfares, des danseur·euses ouvrent le bal de trois heures de déambulation dans les rues de Milan. En chœur, toutes et tous dénoncent les «milliards d’euros dépensés pour l’organisation des JO 2026, la construction d’infrastructures inutiles et une biodiversité saccagée».

À l’avant du cortège, des manifestant·es brandissent des sapins en carton, représentation des centaines de mélèzes (un conifère montagnard) rasés pour construire la piste de bobsleigh de Cortina-d’Ampezzo. «Ces Jeux sont un scandale écologique, hurle Leonardo pour tenter de se faire entendre dans le brouhaha. L’Italie a déjà accueilli les JO d’hiver à Turin, en 2006, et y avait construit des infrastructures aujourd’hui, pour beaucoup, laissées à l’abandon. N’y avait-il pas moyen d’organiser ces Jeux là-bas, en retapant ce qui pouvait l’être ? À la place, ils préfèrent tout défoncer.»
Les Jeux olympiques et paralympiques de Milan-Cortina, présentés comme durables et responsables par leur organisation, sont pointés du doigt par diverses associations italiennes pour leurs dérives environnementales. Dans les haut-parleurs perchés sur des camions, des membres du Comité des olympiades insoutenables égrènent les noms des sites construits pour l’événement : la piste de bobsleigh, la patinoire inachevée de hockey sur glace de Santa Giulia…

Au centre de la manifestation, Theresa, une septuagénaire, s’emporte : «Je suis très, très énervée contre ce système capitaliste et le gouvernement italien. Ils nous prennent notre liberté et détruisent notre planète. C’est important de sortir dans la rue contre ça, même quand on est vieux !» Devant elle, des panneaux brandis dans le ciel appellent au boycott des JO et à «libérer les montagnes».
«On veut envoyer un message au gouvernement italien»
Plus largement, cette manifestation est aussi l’occasion de montrer aux yeux du monde l’opposition d’Italien·nes à la politique menée par le gouvernement de Giorgia Meloni – une centaine de journalistes du monde entier étant présent·es à cette occasion.
«On veut envoyer un message au gouvernement italien, précise Guglielmo. L’Italie est devenue un pays d’extrême droite où l’on limite notre liberté de manifester. Mais on sera toujours là pour résister.»

Dans les rues, le chant antifasciste Bella Ciao est repris à tue-tête, alors que les insultes visant les organisateurs des JO et Giorgia Meloni pleuvent. «Vous vous rendez compte ? L’Italie a quand même été capable de faire venir l’ICE à Milan», renchérit Guglielmo. Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis (l’«ICE» en anglais) est en effet présent dans la capitale lombarde, officiellement dans un rôle «consultatif», avait affirmé en janvier Tilman Fertitta, l’ambassadeur américain à Rome.
Ce service de police américain est au cœur d’une polémique mondiale après la mort, sous leurs balles, de Renee Good et d’Alex Pretti, deux manifestant·es qui s’opposaient à leur présence à Minneapolis (Minnesota), dans le cadre d’une vaste opération anti-immigration lancée par l’administration Trump. «L’ICE n’exerce pas et n’exercera jamais d’activités opérationnelles de police sur notre territoire national», a affirmé, mercredi 4 février, le ministre de l’intérieur italien, Matteo Piantedosi.

Qu’importe. Dans le quartier de Porta Romana, la police anti-immigration américaine est largement prise pour cible. «L’ICE, ce n’est bon que dans les boissons» ou «ICE, hors de de Minneapolis et Milan», peut-on lire sur des banderoles.
Dans l’assemblée, où les musiques joyeuses contrastent avec les revendications, on appelle aussi le monde à réfléchir à l’avenir. «Quand on voit à quoi ressemblent ces Jeux d’hiver, sommes-nous encore sérieux à vouloir en organiser d’autres ailleurs ?», s’interroge une manifestante. Un clin d’œil à peine voilé aux futurs JO d’hiver de 2030, qui se tiendront dans les Alpes françaises.
Dans les rues de Milan, la gronde populaire a montré la face cachée de ces Jeux. Et l’affrontement, en début de soirée, entre un groupe de manifestant·es isolé·es et les forces de l’ordre, a contribué à assombrir davantage le tableau.
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