C’est une longue bande de terre entre les montagnes, qui s’étend sur près de 22 000 km2 de Milan à Cortina d’Ampezzo. Pendant dix-sept jours, à compter de ce vendredi (certaines épreuves ont débuté mercredi), les yeux du monde seront rivés sur cette partie du nord de l’Italie, théâtre des Jeux olympiques d’hiver 2026. Près de 3 000 athlètes, issu·es de plus de 90 pays, s’affronteront notamment dans le massif des Dolomites, avant l’entrée en scène des sportif·ves paralympiques, le 6 mars.

Ces 25èmes olympiades hivernales, les plus étendues géographiquement de l’Histoire, sont présentées par leur comité d’organisation comme les «plus responsables jamais organisées». Avec Paris-2024, Milan-Cortina 2026 fait partie des premières éditions à s’inscrire dans les principes de l’Agenda olympique 2020 – une feuille de route destinée à inciter les villes hôtes à mieux intégrer les enjeux sociaux et environnementaux. Le comité d’organisation met en avant deux piliers : la résilience et l’héritage.
Budget annoncé en baisse par rapport aux précédentes éditions à Pékin (Chine), Pyeongchang (Corée du Sud) ou Sotchi (Russie) ; utilisation de 85% de sites existants ; recours à l’électricité renouvelable… autant d’arguments mis en avant pour contribuer à «un avenir durable». Mais, loin des promesses vertes, ces Jeux olympiques et paralympiques apparaissent déjà comme bien moins vertueux que ce qui avait été annoncé.
Un budget multiplié par six
En 2019, le Comité international olympique (CIO) avait retenu la candidature italienne pour organiser les Jeux, avec un budget alors estimé à 1,3 milliard d’euros. Mais la facture s’est depuis envolée. Désormais annoncée à 5,2 milliards d’euros, l’addition pourrait encore grimper et être multipliée par six par rapport au budget initial, selon la branche italienne de Mountain wilderness, une association engagée dans la défense du patrimoine naturel montagnard.
En cause, notamment : la modernisation ou la construction de certains sites de compétition. Certains chantiers accusent des retards importants, voire restent inachevés, comme la patinoire de hockey sur glace Santa Giulia de Milan. Un site, surtout, concentre les critiques en raison de son impact environnemental : la piste de bobsleigh, de luge et de skeleton de Cortina d’Ampezzo.

Le Sliding Centre, sur l’emplacement de la «mythique piste Eugenio Monti» utilisée lors des Jeux d’hiver de 1956, a nécessité la construction de nouveaux bâtiments, pour la bagatelle de 120 millions d’euros. «Ils ont détruit une forêt de mélèzes centenaires pour faire place à cette piste, c’est un préjudice écologique incalculable», s’insurge Nicola Pech, vice-président de Mountain wilderness Italie.
Présentée comme l’un des héritages de ces JO, la piste ne devrait ensuite servir directement qu’à une poignée de pratiquant·es italien·nes — quelques centaines, selon diverses estimations. Le comité d’organisation des Jeux affirme que d’autres compétitions internationales y seront organisées.
Pourtant, d’autres alternatives avaient été suggérées par le CIO, comme l’utilisation d’installations existantes à Innsbruck (Autriche) ou à Saint-Moritz (Suisse), en phase avec les objectifs de durabilité de l’événement. Propositions refusées par le comité d’organisation italien. Pour cause : la piste revêt une forte dimension symbolique, comme exemple du made in Italy. Lors de son inauguration, le 25 mars 2025, Matteo Salvini, vice-président du Conseil italien, l’avait comparée à la coupole du Duomo, à Florence. «L’Histoire est pleine d’Italiens qui ont osé», avait affirmé le dirigeant d’extrême droite.
«La piste de bobsleigh de Cortina n’est pas une prouesse sportive : c’est une entreprise financière déguisée en gloire nationale. Les photos triomphantes avec le drapeau italien comptent plus que les mélèzes abattus, les finances publiques ruinées et les coûts de gestion exorbitants», dénonce Nicola Pech.
Une artificialisation massive de la nature
La piste de bobsleigh de Cortina n’est pas la seule infrastructure à être pointée du doigt pour son impact sur l’environnement. «Pour quatre semaines de compétitions, on observe sur les sites des coupes rases et une forte artificialisation. C’est quand même un scandale», déplore Lauren Mosdale, codirectrice de Cipra France, une organisation qui œuvre pour la protection des Alpes.
Parmi les sites suscitant le plus de griefs figure le téléphérique Apollonio-Socrepes de Cortina. Édifiée dans une zone sujette aux glissements de terrain, cette infrastructure est présentée par le comité d’organisation comme un élément majeur pour transporter les spectateur·ices du centre-ville vers les sites d’épreuves. Construit au prix d’une forte artificialisation des sols, ce téléphérique n’est pas prêt pour le lancement des JO. Conséquence : les organisateur·ices ont dû limiter le nombre de billets en vente et ont demandé aux autorités la fermeture des écoles locales, les 10, 11 et 12 février, afin d’assurer l’acheminement des spectateur·ices.

Autre site sous le feu des critiques : la station alpine de Livigno, présentée par le comité Milan-Cortina comme «un joyau et un paradis». Le site, situé à la frontière suisse, accueillera des épreuves de snowboard et de ski acrobatique. Problème, selon Mountain wilderness : de nouveaux parkings ont dû être construits «à 2 600 mètres d’altitude, ravageant plusieurs hectares de terres agricoles».
L’association déplore aussi l’absence de dépollution des sols du village olympique de Milan, construit sur un site ferroviaire désaffecté. Intégré dans un projet plus large de transformation du quartier Scalo di Porta Romana, ce site sera transformé en logements étudiants à l’issue des Jeux. Des travaux préparatoires qui incluent excavations et sécurisation des terrains ont bien été réalisés avant la construction du village, mais les sources accessibles ne mentionnent pas explicitement de dépollution des sols.
Une «occasion manquée» pour la mobilité douce
Reconnu pour être l’une des problématiques écologiques majeures des grands évènements, la mobilité n’échappe pas aux controverses. «C’est vraiment le gros point noir de ces Jeux», juge Lauren Mosdale, de Cipra France. Dans un rapport publié en janvier 2026, les ONG Scientists for global responsibility et New weather institute estiment que le transport des spectateur·ices représentera 44% des émissions carbone des JO 2026.
Si le comité organisateur de Milan-Cortina assure privilégier le transport des spectateur·ices par des navettes, une simple visite sur le site internet des JO démontre le véritable parcours du combattant pour accéder à certains sites, notamment alpins. L’avion et la voiture sont systématiquement mis en avant, avant les mobilités douces.
Une part importante du budget de ces Jeux a été utilisée pour créer de nouvelles infrastructures routières. Selon Mountain wilderness, 66% de l’enveloppe a servi à la construction d’infrastructures routières et ferroviaires. Un chiffre difficile à vérifier, le comité d’organisation de Milan-Cortina n’ayant pas donné suite à nos nombreuses demandes d’entretien.
La société des infrastructures de Milan-Cortina (Simico) indique toutefois sur son site internet avoir réalisé 98 travaux en Lombardie, Vénétie et dans les régions de Trente et Bolzano, pour 3,5 milliards d’euros. Parmi eux, 51 concernent des infrastructures de transport.
«Le budget lié aux mobilités ne doit pas servir à construire des routes, estime Lauren Mosdale. Les JO durent un mois, c’est totalement disproportionné et cela n’a aucun sens. Ces Jeux, présentés comme durables, auraient dû être l’occasion de profiter de l’événement pour rénover les lignes de train et réfléchir à améliorer le quotidien des gens.»
Luigi Casanova, président de la section italienne de Mountain wilderness, abonde : «Les régions montagneuses, comme la Valteline et le Cadore, auraient dû élaborer un plan de mobilité publique permettant aux habitants d’éviter l’utilisation de la voiture. Nous, les écologistes, avions et avons encore de nombreuses propositions à ce sujet, mais nous n’avons jamais été consultés. C’est un nouvel échec, et surtout une occasion manquée.»
Une absence de considération des contextes locaux et un manque de transparence
Selon les associations écologistes, ces Jeux olympiques sont loin d’avoir permis un dialogue avec les populations locales, ni avec les collectifs citoyens. «Nous ne sommes pas contre les JO, assure Lauren Mosdale. Nous aurions voulu pouvoir modifier le cahier des charges. Or, dès le départ, il a été impossible de travailler avec le comité d’organisation. Cela me semble difficile d’organiser des Jeux durables sans inclure les associations et les habitants.»
Nombre de projets ont été menés en faisant fi des conséquences environnementales, via des processus accélérés et/ou des dérogations. «Tout a été fait hors des clous», considère encore Lauren Mosdale, qui s’inquiète du risque d’une stratégie similaire pour les prochains JO d’hiver de 2030, en France. Une loi visant à faciliter l’organisation de ces olympiades dans les Alpes françaises a été adoptée par le parlement jeudi 5 février, ouvrant la voie à des dérogations, notamment environnementales.
Quelques réussites, mais loin du modèle de durabilité
Les JO de Milan-Cortina ont tout de même quelques réussites à leur crédit. Le CIO évoque le recours à une électricité issue à 100% de sources renouvelables, l’utilisation de 85% de sites de compétition existants, ou encore l’objectif de recycler 70% des déchets urbains et de valoriser les restes alimentaires sur les sites des Jeux.
En outre, le comité d’organisation assure vouloir favoriser le développement économique durable, promouvoir les droits humains et restaurer les écosystèmes. Mais les exemples de réalisations concrètes sont peu mis en avant.
Si ces Jeux promettent d’être moins démesurés que les précédents – Sotchi 2014 avait coûté plus de 36 milliards d’euros – leur impact environnemental sera non négligeable, et les promesses de durabilité restent à prouver.
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