Entretien

«Un nouveau challenge sans rien renier de mes valeurs» : Jean-François Julliard quitte la tête de Greenpeace pour France Nature Environnement

Fidèle haut poste. Après quatorze ans à la tête de Greenpeace France, Jean-François Julliard s’apprête à prendre les rênes de France Nature Environnement. À la veille de son entrée en fonction, il revient pour Vert sur ses combats passés, les mutations du mouvement écologiste et les défis à venir.
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Une partie de ses affaires se trouve encore dans les bureaux de Greenpeace, tandis que l’autre a déjà déménagé dans ceux de France Nature Environnement (FNE), la fédération française des associations de protection de la nature et de l’environnement qui regroupe 6 329 associations. En cette fin décembre, Jean-François Julliard enchaine les allées et venues entre les deux organisations. Ce 5 janvier, il prend la tête de FNE, après 14 années passées comme directeur général de Greenpeace France. Il remplace ainsi Bénédicte Hermelin, qui part à la retraite. Entre luttes victorieuses et période de reculs environnementaux, Jean-François Julliard détaille pour Vert son parcours au sein de l’ONG et se projette dans un avenir toujours teinté d’espoir.

Jean-François Julliard a notamment participé à la création de l’Alliance écologique et sociale, un collectif entre syndicats et associations environnementales. © Greenpeace

Pourquoi avez-vous décidé de quitter la direction générale de Greenpeace pour prendre celle de France Nature Environnement ?

J’étais à Greenpeace depuis 14 ans, c’est déjà long. Je sentais que c’était le moment pour moi de partir et de démarrer une nouvelle page. Depuis un an et demi, l’organisation est en train de mener un processus de transformation de son fonctionnement et de son mode de gouvernance pour mieux répondre aux attentes des militants, appelé Nouvelle Équation. Je me suis dit qu’avoir un nouveau directeur général pour débuter cette nouvelle ère était la meilleure chose à faire. Et puis, c’est un poste éprouvant, qui demande un investissement permanent. J’avais maintenant envie d’aller voir ailleurs.

Mais je ne vais pas bien loin. Greenpeace est membre de France Nature Environnement, on se côtoie souvent. Ce qui m’a plu et convaincu, c’est ce modèle de fédération avec un ancrage territorial très important. FNE, c’est un mouvement de 6 000 associations un peu partout en France. Quel que soit l’endroit où vous allez, quelle que soit la thématique couverte, il y a toujours un adhérent de FNE dans les parages. Alors que Greenpeace est avant tout une organisation internationale. C’était un moyen de trouver un autre challenge, sans rien renier de mes valeurs, de mon engagement et de mes convictions.

Quelles vont être les différences entre les deux postes ?

Les modèles de fonctionnement sont très différents. En arrivant à FNE, je passe d’environ 150 salariés à une cinquantaine. La répartition des rôles entre les salariés et les bénévoles n’est pas la même non plus. À FNE, des bénévoles sont dans le conseil d’administration. Ils sont donc décisionnaires des stratégies politiques de la fédération, ce qui n’est pas le cas à Greenpeace.

Et puis cette décentralisation est nouvelle pour moi. Il y a des salariés de FNE en région avec lesquels j’aurai des interactions sans avoir de lien de management direct. J’aurai un lien plus étroit avec les luttes locales.

C’est aussi une organisation qui couvre davantage de champs thématiques. Greenpeace se concentre principalement sur la préservation de l’environnement. FNE c’est 12 réseaux thématiques qui regroupent eux-mêmes plusieurs sujets. On y parle de préservation de la nature, mais également de transition agricole et énergétique, de préservation des risques industriels, des déchets, de la protection des espèces…

Que retenez-vous de vos 14 années à Greenpeace ?

Il y a eu plein de moments très forts et plein de belles séquences. Je pense notamment aux victoires contre TotalEnergies avec l’arrêt de forages pétroliers au large de la Guyane et du Brésil en 2018 et l’arrêt de l’importation d’huile de palme en France par le groupe en 2021. Je retiens aussi tout ce qu’on a pu faire sur les questions agroalimentaires, qui n’étaient vraiment pas un sujet quand je suis arrivé à Greenpeace, avec l’introduction des menus végétariens dans les cantines scolaires, la dénonciation des fermes-usines et la promotion de l’agriculture écologique.

Et puis Greenpeace est un réseau international, donc parmi les victoires, je compte également la signature du traité de protection de la haute mer en 2025 et le règlement européen contre la déforestation en 2023. Ce sont des combats de longue haleine. Le traité de protection de la haute mer, cela faisait 30 ans que Greenpeace travaillait dessus. Mais, au final, on gagne des avancées concrètes pour protéger l’environnement.

À titre personnel, je suis très heureux d’avoir participé à l’évolution de la vision de Greenpeace sur l’écologie. Quand je suis arrivé, c’était encore une organisation de protection de l’environnement. Aujourd’hui, je dirais que Greenpeace est une organisation écologiste. On intègre de plus en plus les enjeux sociaux liés à la défense des droits humains, à toutes les formes d’oppression et de domination, tous les enjeux liés à la nécessité d’avoir une écologie décoloniale, d’avoir une écologie anticapitaliste… Je pense que tout ce qui s’est passé dans les années 2018-2019 avec cette nouvelle génération qui s’est engagée sur les questions climatiques a bousculé les vieilles organisations comme Greenpeace, et que ça nous a obligé à faire évoluer notre discours.

Enfin, je suis très fier d’avoir contribué à la création de l’Alliance écologique et sociale en 2020, qui regroupe les syndicats et les associations environnementales. Au début, on ne savait même pas comment se parler, on n’avait pas la même façon de voir les choses, alors que nos combats se rejoignent. Désormais, on œuvre ensemble pour rompre avec le système capitaliste.

Quels sont vos prochains défis avec FNE ?

Il y a plusieurs enjeux à très court terme. Avec sa dimension locale, FNE est très impliquée dans les municipales de 2026. Avec toutes les associations affiliées, l’objectif est de sensibiliser sur la question de l’eau, de la démocratie environnementale, de la protection des espèces menacées, sur tous ces sujets qui sont entre les mains des collectivités locales et des mairies.

On va aussi réfléchir aux réponses à apporter à toutes les menaces de la Coordination rurale. En décembre, les locaux de la FNE en Charente-Maritime, dans la Vienne, et dans le Limousin ont subi des attaques, avec à chaque fois le même mot d’ordre : «C’est de la faute des écolos.» Et c’est désolant, parce qu’on n’arrête pas de dire que les écolos ne doivent pas être pris pour cible par les agriculteurs, que c’est se tromper d’ennemis. On n’est pas là pour leur nuire, bien au contraire. D’ailleurs on travaille avec tout un tas d’agriculteurs et d’agricultrices. L’environnement a besoin d’une agriculture responsable et les agriculteurs ont besoin d’un environnement sain.

Enfin, il y a aussi la question de la montée des idées d’extrême droite et des idées réactionnaires. Quel va être son impact dans les années à venir ? Quel impact ça peut avoir sur les thématiques écologiques et environnementales, mais aussi sur les associations ? On sait qu’il y a des menaces sur les financements, sur la liberté d’expression, sur la liberté d’action… Qu’est-ce qu’une organisation comme FNE ou Greenpeace pourra faire demain si l’extrême droite est au pouvoir ?

Est-ce que vous avez l’impression que ces dernières années, il est plus difficile de lutter ?

Oui, parce qu’il y a un discours décomplexé aujourd’hui. Certains diraient que c’est depuis Trump, d’autres diraient que c’est depuis que Darmanin [Gérald Darmanin, ministre de la Justice, ex-ministre de l’Intérieur, NDLR] nous a qualifiés d’éco-terroristes. Ça vient parfois de certains syndicats agricoles, fédérations ou lobbies industriels, parfois des responsables politiques eux-mêmes et d’élus locaux. C’est sûr que c’est difficile, mais ça n’empêche pas qu’on lutte et qu’on va continuer à lutter.

Et surtout, on va continuer à le faire parce qu’on se rend bien compte que chaque fois que les Françaises et les Français sont interrogés sur des questions environnementales, le sujet reste une préoccupation forte. Globalement, les Français et les Françaises ont envie de changer les choses et d’avoir une société plus écologique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ce discours contre l’écologie paraît très visible parce que ses porte-voix ont accès aux médias, mais il est très artificiel par rapport à la réalité sur le terrain.

Comment gardez-vous espoir alors qu’on assiste à de nombreux reculs environnementaux ?

Je suis un éternel optimiste. Même si elles sont moins médiatisées que les mauvaises nouvelles, il y a des choses qui vont dans la bonne direction. Récemment, le chantier de l’A69 a été bloqué grâce à un recours de FNE Occitanie [depuis, le chantier a été validé par la cour administrative d’appel de Toulouse, NDLR]. Alors bien sûr, on est dans une phase où on a le sentiment qu’on essaie plus de sauver les acquis plutôt que d’en obtenir d’autres.

Je suis persuadé que ça ne durera qu’un temps. Par exemple, Donald Trump n’est pas éternel. Dans deux ans, ce sera fini et pour de bon. On s’inquiète de l’arrivée potentielle de l’extrême droite au pouvoir, mais ce n’est pas fait jusque là. J’ai vécu quelques scrutins présidentiels et ce n’est pas la première fois qu’on se fait peur. Tant que ce n’est pas là, je pense qu’il faut qu’on continue de lutter et se dire qu’il y aura un autre cycle plus favorable à un moment donné. Il y aura de vraies avancées écologistes. Je n’ai aucun doute là-dessus.

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