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«Il portait la voix des plantes» : disparition du botaniste Francis Hallé, l’homme qui voulait recréer une forêt primaire en Europe

Le célèbre chercheur français s'est éteint dans la nuit du 31 décembre, à l'âge de 87 ans. Ce passionné laisse derrière lui des décennies de recherches sur les végétaux et un rêve encore inaccompli : recréer une forêt primitive, sans exploitation humaine, en Europe occidentale.
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Les forêts viennent de perdre l’un de leurs plus ardents défenseurs. Le botaniste et biologiste français Francis Hallé est décédé à Montpellier (Hérault) le 31 décembre aux alentours de 23 heures, a annoncé ce vendredi la fondation qui porte son nom. «Botaniste émérite à la renommée internationale, il a largement contribué à mieux faire connaître les arbres et surtout les forêts primaires qu’il a étudiées toutes sa vie durant», a rendu hommage sa famille dans un communiqué partagé par l’association Francis Hallé pour la forêt primaire.

Le botaniste Francis Hallé s’est éteint le 31 décembre à l’âge de 87 ans. © Thomas Samson/AFP

«Passeur d’émerveillement infatigable, Francis Hallé a consacré sa vie à attirer l’attention de ses contemporains sur la profonde beauté des plantes sur toute la planète, en particulier dans les milieux tropicaux, chers à son cœur, a réagi l’association qu’il avait créée en 2018. Il n’a cessé de rappeler l’humilité nécessaire devant l’incroyable complexité du vivant.» «C’est la perte d’un père spirituel et d’un ami, témoigne auprès de Vert Marc-André Selosse, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle. Tous, nous avons perdu un grand scientifique et vulgarisateur, qui portait la voix des plantes par sa propre voix.»

Navigateur des cimes et grand passeur de la connaissance du vivant

Durant sa carrière, Francis Hallé s’est fait connaître en inventant – avec d’autres – le «radeau des cimes». Ce laboratoire scientifique en plein air a permis d’étudier les forêts tropicales par le haut, depuis une plateforme portée sur la cime des arbres par un ballon dirigeable. Organisées entre les années 1980 et le début des années 2000, ces expéditions ont permis d’améliorer notre connaissance de la biodiversité des canopées, la strate supérieure des forêts.

«Il expliquait que la canopée est comme une table avec un grand banquet, où sont disposés des mets délicats et finement sélectionnés. Nous, humains, ne voyons souvent que les pieds en bois, et pas ce banquet qu’il y a au-dessus», décrit avec émerveillement Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes pour l’association de défense des forêts Canopée. Ingénieur forestier de formation, il raconte avoir été transformé par le regard du botaniste sur nos forêts : «Il expliquait la complexité, là ou beaucoup de forestiers ne voient que des troncs.»

«Il a mis des concepts scientifiques sur quelque chose que tout le monde avait sous les yeux depuis des siècles.»

Grand spécialiste des zones tropicales, Francis Hallé a également transformé la recherche sur les arbres en développant, par ses observations, une théorie de l’«architecture des plantes». «Une de ses idées de base est qu’il y a des reproductions de motifs élémentaires à toutes les échelles, et que, finalement, la plante se développe en réitérant des morceaux de plante», explique Marc-André Selosse. «Il a mis des concepts scientifiques sur quelque chose que tout le monde avait sous les yeux depuis des siècles», abonde Sylvain Angerand. Cette nouvelle manière d’observer les plantes ligneuses (arbres et buissons) a notamment permis de mieux représenter la croissance des arbres au sein des modèles de recherche informatiques.

Durant toute sa carrière d’enseignant-chercheur en botanique, passée à l’université de Montpellier, Francis Hallé a également inspiré nombre de scientifiques actuel·les. «Il a été le formateur de toute une horde de botanistes qui font de la biologie tropicale aujourd’hui, salue Marc-André Selosse, qui a un temps repris son poste à Montpellier au début des années 2000. C’est aussi quelqu’un qui a construit la communauté» scientifique.

Le grand spécialiste des sols tient également à rappeler la «dimension esthétique» de celui qui l’a inspiré : «C’était aussi un conteur, il était beau à entendre, il avait un phrasé avec des pauses, des hésitations, des moments de colère…» Grand vulgarisateur, Francis Hallé a organisé de nombreuses conférences et expositions sur la vie des plantes – il a aussi participé à plusieurs documentaires sur les forêts. Également dessinateur, il est l’auteur de livres accessibles au grand public, comme Éloge de la plante ou encore La beauté du vivant.

Un combat pour les forêts primaires qui lui survivra

Après sa retraite, Francis Hallé s’est aussi engagé médiatiquement en faveur de la protection de l’environnement. Au point de devenir l’un des visages – et, surtout, des voix – de la défense des forêts. Son grand combat : la création d’une nouvelle forêt primaire transfrontalière en Europe occidentale.

«C’est une forêt qu’on n’a pas détruite ni exploitée», expliquait-il en septembre 2021 dans Vert, à l’occasion de la sortie de son manifeste Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Biodiversité, fertilité des sols, captation du carbone… Ces écosystèmes uniques, composés d’une grande variété d’arbres très anciens, ont aujourd’hui quasiment disparu de la surface planétaire, au profit d’une gestion forestière favorisant des coupes régulières et des plantations de jeunes arbres.

«Il s’est projeté vers l’éternité par les arbres.»

Là encore, la biologiste défendait, aussi, l’esthétique du vivant. «La biologie dans son ensemble doit être réconciliée avec la beauté, défendait-il dans notre entretien. Prenez l’écologie : une végétation primaire est beaucoup plus belle qu’une végétation secondaire. La végétation secondaire est dégradée, c’est-à-dire qu’elle possède beaucoup moins d’espèces animales et végétales. Le critère de beauté est très valable, encore faut-il y être sensible.»

Ce projet ambitieux a parfois été décrit comme utopiste, voire irréaliste. «Qui est le plus raisonnable, ce projet là, ou bien celui du gouvernement, qui souhaite planter des milliards d’arbres pour faire face au changement climatique sans aucune source scientifique ?», interroge Sylvain Angerand, dont l’association dénonce régulièrement les coupes rases de parcelles de forêt. Gestion des arbres, retour des grands prédateurs«Il faut plutôt voir ce que ce projet soulève comme perspectives, dans notre rapport au temps et à la nature», estime le militant.

«Francis Hallé nous a toujours dit, avec une grande clarté et une sérénité désarçonnante, qu’il ne serait pas “au pot d’ouverture” de la forêt primaire, mais que c’était bien à l’honneur de l’humanité d’entreprendre un projet comme celui-là», rappelle son association. «Il s’est projeté vers l’éternité par les arbres, abonde Marc-André Selosse. C’est un pari pour l’avenir, car on n’aura pas des arbres de 800 ans d’un jour à l’autre. […] Tout ceux qui ont aimé Francis peuvent continuer à l’accompagner en aidant ce projet.»

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