Reportage

«Des poulaillers géants en bordure de forêt, c’est de la folie» : en Brocéliande, bientôt 190 000 volailles dans l’usine XXL

Poulet s’entête. Deux poulaillers géants sont en construction à l’orée des sentiers de la célèbre forêt de Brocéliande. Ils doivent fournir la filiale bretonne de LDC, qui ambitionne d’augmenter la production de volaille de chair dans la région, pourtant déjà saturée d’élevages intensifs.
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L’arrivée des tractopelles, en novembre dernier, a surpris tout le monde. Le maire de Néant-sur-Yvel (Morbihan) et les habitant·es du hameau de La Ville-Zine pensaient le projet enterré, six ans après son lancement. Mais les deux poulaillers de plus de 2 000 m2 chacun, créés pour approvisionner la Société bretonne de viande (SBV), filiale du groupe agro-industriel LDC (Le Gaulois, Maître Coq…), verront finalement bien le jour, à deux pas des premiers sentiers de la forêt de Brocéliande. Les travaux ont débuté, ravivant par la même occasion les tensions dans la petite commune de 1 000 âmes.

Deux poulaillers de 2 000 m2 chacun, pouvant accueillir jusqu’à 192 500 poulets, sont en construction près de la forêt de Brocéliande. © Manuella Binet/Vert

En 2019, lorsque l’enquête publique est lancée, les habitant·es du hameau se mobilisent pour contrer cette extension, qui fera passer l’élevage de 40 000 à 192 500 poulets. À l’époque, une pétition contre le projet récolte 60 000 signatures et une manifestation devant la mairie rassemble 300 personnes, en octobre 2019. S’ensuit une réunion publique houleuse, lors de laquelle le porteur du projet reçoit le soutien de la branche locale des syndicats agricoles FNSEA et Jeunes agriculteurs (JA). Le commissaire enquêteur rend finalement un avis positif, malgré les 3 000 observations apportées lors de l’enquête publique. De son côté, la région encourage le projet en lui octroyant une subvention de 50 000 euros (qui a depuis été annulée).

Des soutiens que les riverain·es peinent à comprendre. «On a pourtant évoqué les risques d’émissions d’ammoniac et de phosphore, de pollution de l’eau et d’incendies, mais personne n’a eu l’air de trouver nos inquiétudes légitimes, retrace Sandrine*, membre du collectif de La Ville-Zine, qui s’est constitué en novembre 2025. On est à moins de 150 mètres d’un site classé Natura 2000. Des poulaillers géants en bordure de forêt, c’est de la folie, l’endroit n’est pas adapté.»

+122% d’émissions d’ammoniac

Après un recours judiciaire déposé contre l’arrêté préfectoral d’autorisation d’exploiter par les associations de défense de l’environnement Bretagne vivante et Eau et rivières de Bretagne, le projet reçoit finalement le feu vert en octobre 2023. Et ce, malgré la hausse des émissions d’ammoniac estimée à +122,4% par an et des études d’impact jugées insuffisantes par les associations et les riverain·es. «Le tribunal n’a pas regardé l’impact global du projet, mais les mesures qu’a promis de mettre en place le porteur du projet pour réduire ses émissions. Pourtant, cette extension est doublement hors-sol, puisque l’alimentation des volailles nécessite l’importation massive de soja d’Amérique du Sud, qui a un impact considérable sur le climat. Les effluents seront exportés vers une société de compostage au lieu d’être épandus», détaille Estelle Le Guern, chargée de mission eau et agriculture à Eau et rivières 56.

«Aujourd’hui, l’exploitant a toutes les autorisations de la préfecture, les préconisations émises par la mission régionale d’autorité environnementale de Bretagne sont levées, il n’y a plus de recours possible», explique Philippe Louapre, le maire de Néant-sur-Yvel, qui assure avoir demandé à SBV des garanties sur les impacts environnementaux de l’extension et sur l’écoulement des eaux usées. À l’heure de l’accord de libre-échange UE-Mercosur, l’édile ajoute : «On ne peut pas bloquer un projet validé. Et il vaut mieux faire du poulet breton de bonne qualité que d’importer du poulet ukrainien ou brésilien.»

Un argument qui hérisse le collectif de La Ville-Zine. «On veut nous faire croire qu’on va produire des poulets de qualité, alors qu’il s’agit de poulets hors-sol, élevés en batterie, dont on ne sait même pas à quel marché ils sont destinés», s’insurgent Sandrine et Coraline*, deux riveraines.

Dans le village, une rumeur a longtemps fait penser que les poulets élevés en Brocéliande pourraient fournir McDonald’s pour l’élaboration de ses nuggets. L’export, qui concerne 31% de la volaille bretonne, est une autre piste. Mais la véritable destination des poulets, tout comme le financement de l’extension, reste confidentielle : ni SBV ni LDC n’ont donné suite à nos multiples demandes d’interviews et l’éleveur porteur du projet a refusé de répondre à nos questions.

Exiger des garanties et des contrôles

Le dialogue est aussi rompu avec le collectif, qui, fort d’une quarantaine de membres, réclame plus de transparence autour de l’exploitation avicole. Il s’interroge sur les risques d’incendies liés à la chaleur du compost stocké sur place et sur l’exemption d’une nouvelle évaluation environnementale, accordée par la préfecture à l’éleveur il y a quelques mois.

«Le permis de construire a été accordé il y a plus de cinq ans, il aurait donc dû être tenu de refaire une étude environnementale avant de commencer les travaux. Il en a été exempté, c’est incompréhensible, déplorent les membres du collectif. En six ans, la situation a beaucoup changé : les risques d’incendie sont accrus [le Plan de protection de la forêt contre l’incendie 2024-2033 classe Néant-sur-Yvel en risque fort, NDLR] et la commune connaît des tensions d’approvisionnement en eau l’été. On sait que le nettoyage des élevages de volailles nécessite énormément d’eau : va-t-on le laisser pomper sur le réseau alors qu’on peine déjà à alimenter tout le monde ? On a vraiment l’impression d’un passage en force, avec la complicité de l’État.»

Le collectif a récemment écrit au préfet et aux élu·es pour réclamer des garanties. «On demande des contrôles réguliers des poulaillers pour être sûrs que les précautions nécessaires seront bien appliquées. Sans ça, on n’aura jamais confiance. On va rester hyper vigilants et maintenir la pression jusqu’au bout», poursuit Sandrine. Les riverain·es réclament aussi le contournement du village pour réguler la circulation des camions vers l’exploitation.

Si la lutte ne fait que commencer pour le collectif, qui pense désormais à demander des réponses directement à LDC, elle pourrait bien vite se répéter dans la région. Alors que SBV vient d’investir massivement pour moderniser ses usines d’abattage et de découpe en Bretagne, son directeur général, Laurent Girard, affirmait à Ouest-France, en novembre 2025, qu’«il faudra plus d’élevages pour répondre à la demande». Et plus précisément «400 poulaillers d’ici cinq ans», selon les chiffres de l’Anvol, l’association nationale interprofessionnelle de la volaille de chair.

La Bretagne est déjà la première région française pour la production de volailles de chair et fournit le tiers de la production nationale, selon les chiffres de l’Agreste. La production de poulets y a même augmenté de 5% en 2024. «La région est déjà saturée par les élevages et leurs effluents ; environnementalement, ce n’est pas vivable. La Bretagne est une zone vulnérable aux nitrates et très impactée par les émissions d’ammoniac que produisent ces exploitations», insiste Estelle Le Guern. Dans le combat contre les futurs projets de fermes-usines, Eau et rivières de Bretagne pourra s’appuyer sur l’exemple du projet de poulaillers géants à Langoëlan (Morbihan), similaire à celui de Néant-sur-Yvel, qui a été annulé par la justice en 2021.

*Le prénom a été modifié.

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