De grandes ailes bleues métalliques, une crête «punk» sur la tête et un grésillement en guise de chant : le martin-pêcheur d’Amérique est la nouvelle rock-star des naturalistes de France et des pays alentours. Un spécimen de cet oiseau vivant outre-Atlantique – du Canada aux côtes de la mer des Caraïbes – a été identifié début décembre sur le territoire de la commune de Glomel (Côtes d’Armor).

«Un copain ornithologue se baladait le long du canal qui relie Nantes à Brest et m’a appelé pour me dire qu’il avait vu un drôle d’oiseau», se souvient Michel, guide nature dans le centre de la Bretagne. Le lendemain, le passionné se rend sur place et aperçoit l’animal sur un fil électrique au-dessus de l’eau: «Je l’ai filmé à travers ma longue-vue et, une fois chez moi, j’ai regardé dans ma documentation. J’ai rapidement trouvé qu’il s’agissait d’un martin-pêcheur d’Amérique.»
«Cette découverte constitue la première donnée documentée pour l’Hexagone»
Transmise à d’autres naturalistes, qui la partagent à leur tour sur des groupes d’expert·es, l’information fait l’effet d’une petite bombe dans le milieu de l’ornithologie (les spécialistes des oiseaux). Rapidement, des centaines de passionné·es de France et des pays voisins accourent pour admirer l’espèce. À ce jour, l’oiseau – un jeune de l’année 2025 – a été décrit par plus de 250 observateur·ices sur les sites spécialisés français.
«C’était une super expérience ! J’en ai bien profité, je ne suis pas sûr que je le reverrai une deuxième fois dans ma vie», témoigne Bastien Jeannin, ornithologue basé dans l’Hérault. Le passionné a traversé la France en car de nuit puis en covoiturage pour «cocher» le martin-pêcheur d’Amérique sur sa liste. S’il est commun aux États-Unis, au Canada ou même en Amérique centrale, la présence de Megaceryle alcyon en Bretagne est tout simplement du jamais-vu.
«Cet individu est isolé et probablement bien déboussolé, loin de ses routes traditionnelles de migration.»
«En France, il est présent à Saint-Pierre-et-Miquelon, aux Antilles et en Guyane, mais bien que des mentions anciennes et non confirmées existent, cette découverte constitue la première donnée documentée pour l’Hexagone», confirme le site spécialisé Faune France, qui est géré par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Une possible observation datant des années 1990 a parfois été évoquée, sans faire l’objet de confirmation faute de photo.

Pour expliquer son apparition inattendue en Cornouaille, les ornithologues s’accordent sur un accident de migration. «Il a traversé l’Atlantique avec une tempête ou en se posant sur un bateau, on ne sait pas vraiment», estime Michel. Un phénomène fréquent à l’automne, où des oiseaux migrateurs américains sont souvent retrouvés sur les côtes d’Europe de l’ouest – à l’été 2022, un bruant à gorge blanche probablement originaire d’Amérique du Nord avait même été retrouvé au beau milieu du Jura.
Par le passé, le martin-pêcheur d’Amérique a déjà été observé épisodiquement dans les îles britanniques, en Islande, dans l’archipel des Açores (au large du Portugal) ou même en Espagne. L’individu découvert à Glomel restera-t-il sur le continent européen ? «Nul ne le sait, estime Faune France. Certaines espèces traversent l’Atlantique chaque année, mais cet individu est isolé et probablement bien déboussolé, loin de ses routes traditionnelles de migration.»
Pêche, spectacle et débats enflammés
Sans autre comparse dans les parages, l’oiseau «risque de finir sa vie sur le continent européen sans pouvoir participer à la reproduction de l’espèce», note Bastien Jeannin, qui l’a observé pêcher pendant une heure. «La probabilité qu’il puisse repartir de là d’où il vient est assez faible, abonde Aurélien Cordonnier, qui a fait le trajet à deux reprises depuis Dinan (Côtes d’Armor) pour l’observer. Il a été poussé par les vents.»
«Il fait le spectacle, il est dans un arbre à une trentaine de mètres et pêche devant les gens»
Formateur dans le commercial et photographe naturaliste à ses heures perdues, le passionné a observé le martin-pêcheur d’Amérique sous toutes ses coutures. «C’est un oiseau vraiment spécial par rapport au martin-pêcheur européen, décrit-il. Il virevolte comme un papillon, vole beaucoup plus haut, fait des figures… Il est beaucoup plus démonstratif que notre martin-pêcheur local, qui a tendance à glisser au-dessus de l’eau comme une flèche bleue.»
Très commun le long des rivières françaises, le martin-pêcheur d’Europe se distingue de son cousin américain par sa plus petite taille et ses couleurs bleu-orange flamboyantes. Les deux oiseaux se retrouvent par contre dans leur mode de vie : ils passent leurs journées à pêcher des poissons. Brème, gardon… «Il semble en parfaite santé et s’est parfaitement adapté à la gastronomie locale à en juger par le nombre de petits poissons capturés», s’amuse le site professionnel Faune France.

L’oiseau s’est installé sur une portion du canal reliant Brest (Finistère) à Nantes (Loire-Atlantique), au nord de la commune de Glomel, à proximité d’un étang d’alimentation du cours d’eau. «Il fait le spectacle, il est dans un arbre à une trentaine de mètres et pêche devant les gens», observe en direct Aurélien Cordonnier. «Il utilise les fils électriques comme perchoir d’affût, pêche un poisson, puis se déplace sur les saules qui bordent l’étang pour le consommer, complète Bastien Jeannin. Ensuite, il revient sur le fil, fait sa toilette, change d’emplacement…»
Si l’espèce est facilement reconnaissable, un détail a longtemps fait débat parmi les centaines de naturalistes venu·es l’admirer : s’agit-il d’une femelle ou d’un mâle ? Alors que de nombreux·ses observateur·ices ont longtemps penché pour la première option, un article de l’ornithologue Marc Duquet publié le 30 décembre a mis fin au débat. En se penchant dans la littérature scientifique, le spécialiste a trouvé un critère permettant de reconnaître les femelles quel que soit leur âge : la blancheur des axillaires, les plumes situées sous la base de l’aile d’un oiseau (qui sont rousses chez les femelles). Ce qui est le cas sur toutes les photos de l’oiseau breton : «Cet individu est un mâle, non une femelle», conclut l’ornithologue.
«Si c’était à refaire, je pense que je ne diffuserais pas l’information»
L’arrivée massive de spécialistes permet de «faire avancer la connaissance ornithologique, se félicite Michel, qui a été le premier à identifier l’espèce. Ils vont répertorier cet oiseau, diffuser l’information, contribuer à ce qu’on connaisse mieux cette espèce.» Le Breton s’inquiète cependant des dimensions que prend l’affaire : «Aujourd’hui, si c’était à refaire, je pense que je ne diffuserais pas l’information. Cela prend des proportions… les pêcheurs ne sont pas contents car ils ne peuvent plus pêcher, les randonneurs et les joggeurs commencent à râler.»

Les premiers jours, près d’une centaine d’observateur·ices étaient présent·es sur la piste cyclable qui longe le canal pour observer et photographier l’oiseau. Certain·es sont venu·es de très loin : de Provence, du Grand-Est ou de pays étrangers, comme la Belgique, l’Allemagne les Pays-Bas, voire même la République tchèque. «J’ai vu des personnes qui ont fait le trajet en roulant toute la nuit pour aller voir l’oiseau», se souvient Bastien Jeannin, qui a privilégié un trajet bas-carbone.
«Que des gens fassent des milliers de kilomètres pour voir un oiseau dépasse mon entendement»
La passion débordante des «cocheurs», ces passionné·es prêts à tout pour observer et «cocher» sur leur liste d’espèces rares de nouveaux spécimens, fait régulièrement débat. «Si les personnes respectent les sentiers, ne dégradent pas les milieux autour et sont silencieuses, le dérangement reste limité», estime Bastien Jeannin, qui reconnaît que certaines situations ont parfois pu poser problème par le passé. «Que des gens fassent des milliers de kilomètres pour voir un oiseau dépasse mon entendement», juge Michel, qui appelle aussi à faire attention aux autres espèces qui peuplent le canal (comme la loutre d’Europe).
«Par contre, les commerçants du coin sont contents, sourit le guide nature. Ça fait marcher les restaurants et les hôtels du coin.» «On aurait dû installer un parcmètre !», ironise même le maire de la commune bretonne de 1 400 habitant·es, Bernard Trubuilt. Ce dernier est allé observer le fameux volatile à plusieurs reprises : «Je pense qu’il va rester, il fait venir du monde mais n’est pas dérangé par les gens.»
Si le martin-pêcheur d’Amérique semble se plaire dans la capitale de la clarinette bretonne, il est important de rappeler que Glomel accueille aussi, plus au sud, la plus grande mine d’andalousite d’Europe (un minerai résistant aux fortes températures). Un collectif d’habitant·es dénonce régulièrement la pollution de la ressource en eau locale par ces activités extractives, comme le raconte le média d’investigation locale Splann!. Pas de quoi troubler, pour le moment, la sérénité du martin-pêcheur d’Amérique. La nouvelle star de l’avifaune locale était toujours présente sur place ce vendredi matin.