Entre 1960 et 1966, l’État français mène, au cœur du Sahara algérien, une série d’essais nucléaires. Au total, quatre bombes atmosphériques et treize bombes souterraines y sont mises à feu, malgré l’approbation du référendum d’autodétermination de l’Algérie en 1961 et l’indépendance du pays en 1962. Dans Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara (B42, mars 2026), l’historienne Samia Henni revient sur cette séquence historique, en mettant au jour ses effets humains, environnementaux et politiques, mais aussi les mécanismes de silenciation qui les entourent.
Écrire malgré le secret-défense
Plus qu’un simple essai, Toxicité coloniale se présente comme un dispositif documentaire hybride, «tout à la fois un agencement d’images, un montage de voix et un réservoir de sources». Face à l’inaccessibilité des archives officielles, encore largement classées secret-défense, l’autrice fait de la collecte un geste d’écriture : «rechercher, scanner, photographier, collecter, préserver, assembler, indexer, disposer et réarranger des sources est aussi une forme d’écriture», défend-elle. Ce travail patient permet de recomposer une histoire fragmentaire, souvent invisibilisée, en donnant à voir ce que les documents institutionnels taisent ou dissimulent. Car ce verrouillage entrave la connaissance des faits et, par extension, toute reconnaissance pleine et entière des responsabilités.
Des conséquences durables
«À l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale», l’ouvrage documente les conséquences durables de ce programme : sols vitrifiés, coulées radioactives, contamination de l’eau, nuages toxiques… Ces phénomènes ont entraîné maladies, décès prématurés et traumatismes persistants, touchant à la fois les populations locales et les vétérans français qui peinent à obtenir reconnaissance.

Aujourd’hui encore, le désert conserve les stigmates de ces expérimentations. Débris militaires, véhicules, infrastructures abandonnées : autant de vestiges laissés à même le sol, parfois sommairement enfouis. «De vastes surfaces sont jonchées d’objets et de matériaux abandonnés. […] Les déchets qui les parsèment sont susceptibles d’être contaminés et radioactifs. Non seulement ils polluent le désert et les nombreuses formes de vie qu’il abrite, mais ils portent atteinte à la dignité des Saharien·nes, qui se voient refuser le droit de vivre sur un territoire non-contaminé», dénonce Samia Henni.
Une lecture postcoloniale
Ce programme nucléaire prend place dans un moment charnière : celui de la décolonisation et des premiers accords sur le nucléaire, notamment le traité d’interdiction des essais nucléaires de 1963, que la France refuse de signer. Si les accords d’Évian (destinés à mettre fin à la guerre d’Algérie) autorisent la poursuite du programme nucléaire français dans le pays du Maghreb après 1962, le choix du Sahara ne relève pas du hasard. D’autres territoires, en métropole, présentent des caractéristiques géologiques comparables.
Le désert est alors considéré comme vide – une fiction coloniale qui occulte la présence de plus de 40 000 habitant·es. Non informées des risques, certaines communautés voient les morts se multiplier et leurs villages durablement affectés par les explosions.
Plus de soixante ans après, la question de la responsabilité reste en grande partie irrésolue. L’accès aux archives demeure limité, les procédures de reconnaissance et d’indemnisation sont complexes et restrictives, et de nombreuses zones d’ombre persistent quant à l’ampleur réelle des contaminations. «Ce refus d’identifier et de nommer les conséquences matérielles et géologiques des premières bombes atmosphériques françaises au Sahara fait partie intégrante d’un projet colonialiste, qui occulte et invisibilise la violence de la spatialité et la longueur de la temporalité propres à la toxicité coloniale», explique Samia Henni.
En creux, le livre pose une question plus large : que faire des héritages toxiques du colonialisme lorsqu’ils continuent de structurer les territoires et d’affecter les corps ? En rendant visibles des réalités encore largement tues, Toxicité coloniale ne se contente pas de documenter le passé : il met en lumière les conditions d’un débat toujours inachevé sur la mémoire, la responsabilité et la réparation.
«Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara», Samia Henni, traduit par Marc Saint-Upéry, B42, mars 2026, 216 pages, 22 euros.
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