Sur les rives de l’Ander, le popotin de «Nouvie15» se balance maladroitement aux rythmes de la batucada présente pour l’occasion. La mascotte déguisée des manifestants réunis ce samedi 7 février dans l’est du Cantal est un courlis cendré : reconnaissable à son long bec courbé, cette espèce d’oiseau menacée est emblématique de la narse de Nouvialle.

Située à quelques kilomètres de là, cette zone humide de 400 hectares juchée à 1 000 mètres d’altitude, sur le plateau volcanique de Saint-Flour (Cantal), est aujourd’hui visée par les velléités de carrière du géant minier Imerys – connu notamment pour son projet de mine de lithium dans l’Allier (notre article).
À Nouvialle, il souhaite exploiter le gisement de diatomite que la narse abrite en son coeur : cette roche sédimentaire constituée par des dépôts de fossiles de diatomées – des algues microscopiques – est utilisée à des fins de filtration de produits agroalimentaires (bière, lait, jus de fruits…), des cosmétiques et, à petite échelle, du plasma sanguin. C’est pour s’opposer à ce futur projet qui devrait être déposé d’ici la fin 2026 et rappeler l’importance des zones humides – dont la journée mondiale était le 2 février – que s’est tenue à l’initiative du collectif pour la narse de Nouvialle cette «marche pour la narse».
Rôle écologique majeur
Foulards, K-Way, bonnets… en respect du code vestimentaire exigé, 50 nuances de bleu se sont déployées à partir de 14 heures sur la place de la Liberté, sous un ciel vacillant entre nuages menaçants et belles éclaircies. «Ne faites pas du Cantal un gruyère», «Du salers pas du sale air», «Pas de diatomite dans la truffade»… Armés de pancartes aux slogans fleurant bon les vaches et le fromage, quelques centaines de Cantalou·es ont joyeusement défilé dans le bas de Saint-Flour, au pied de la colline sur laquelle est perché le centre historique de la ville de 6 000 habitant·es.

À plusieurs reprises, ils et elles ont traversé l’Ander, «une rivière symbolique pour nous puisque le ruisseau de Liozargues qui se forme à l’exutoire [l’endroit où l’eau d’une zone humide se déverse, NDLR] de la narse de Nouvialle représente un tiers de son débit» explique Anthony Marque, l’un des porte-paroles du collectif. Écosystème de prairies humides classé Natura 2000, la narse de Nouvialle constitue une zone de rétention d’eau dont le rôle est essentiel pour la régulation hydrologique du territoire, a fortiori face au changement climatique. «Inondée d’octobre à avril, elle retient l’eau en cas de fortes pluies, protégeant les communes en aval du risque d’inondation, et fournit du fourrage aux bovins quand tout le reste est asséché l’été», détaille le trentenaire, guide de randonnée.
«Creuser un trou dans une zone humide située en tête de bassin versant revient à dégrader non seulement la narse, mais tout ce qu’il y a autour, avec des conséquences sur la circulation de l’eau pour l’ensemble de la narse et de la planèze», ajoute devant les manifestant·es sa comparse Manon Jozroland, ancienne technicienne rivière. Si la question de l’eau était le fil rouge de cet après-midi, les motifs d’opposition sont plus larges : dégradation du paysage, nuages de poussières aux alentours de la carrière et, surtout, impacts majeurs sur la biodiversité.

«La narse de Nouvialle est une halte de migration et un site de nidification pour 150 espèces d’oiseaux connus de tous les ornithos d’Auvergne-Rhône-Alpes», souligne Mathis Vérité, de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) locale. Mais aussi l’habitat d’amphibiens comme le crapaud calamite, la grenouille de Lessona ou le triton crêté.
Convoitise de longue date
Dans le haut-parleur, les porte-paroles du collectif scandent en battant le pavé : «Imerys dehors, la narse elle vaut de l’or ! Imerys casse-toi, la narse n’est pas à toi !». Si la multinationale est aujourd’hui l’adversaire à combattre, l’idée d’exploiter la narse de Nouvialle n’est pas d’elle : il y a plus de 30 ans que les entreprises minières lorgnent sur le gisement de diatomite de la narse de Nouvialle, découvert dès 1986 et estimé colossal. Dans le cortège, certain·es manifestant·es étaient pionnier·es de la lutte, comme Jean-Pierre Teulade : «À partir de là, des industriels ont commencé à acheter des parcelles à prix d’or aux agriculteurs», se souvient-il.
Avec un premier collectif, ils et elles parviennent à l’époque à stopper un projet en 1997. D’autres tentatives se cassent les dents dans les décennies suivantes, jusqu’à ce qu’arrive Imerys en 2021, qui exploite les trois carrières de diatomite de France – une en Ardèche, les deux autres à Virargues, à quelques kilomètres de la narse de Nouvialle. L’une d’elles se rapprochant doucement de l’épuisement, l’entreprise entend préparer la suite, d’autant que la diatomite a depuis été classée «gisement d’intérêt national majeur» par le schéma régional des carrières.
Une décision que les opposant·es contestent, arguant qu’il existe dans de nombreux cas des alternatives à la diatomite, qu’une grande partie est déjà exportée et que son utilisation pour le plasma sanguin, très mise en avant par l’entreprise, ne représente qu’une part minime des usages. «La diatomite c’est pas automatique» et «Bière non filtrée = Narse sauvée», résument des panneaux dans la foule.

À ce stade, l’entreprise reste floue sur ses ambitions. La taille évoquée pour la fosse, précise Anthony Marque, est «de 10,5 hectares, auxquels il faut ajouter l’emprise des pistes, des bassins de rétention d’eau, du stockage de minerai». L’entreprise a confirmé en octobre au collectif arriver au terme de ses études d’impact et prévoir de déposer son projet d’ici à la fin 2026.
De son côté, le collectif est accompagné juridiquement par Alice Terrasse, une des avocates engagées sur l’opposition à l’A69 (notre article). Il fourbit ses armes pour présenter des contre-argumentaires et présentera le 23 avril prochain un projet alternatif de territoire pour répondre à l’argumentaire d’Imerys, qui met en avant les enjeux d’emplois, notamment pour son usine de transformation de la diatomite à Murat (Cantal), auxquels est sensible une partie de la population du territoire.
Mobilisation d’un territoire
Outre le travail sur le fond du dossier, la mobilisation mise aussi fortement sur l’ancrage local, construit au fil des cinq dernières années. Bien garnie sans être massive, la foule réunie ce samedi témoigne surtout, par la diversité d’âges et de profils présents, de l’appui large dont jouit le collectif sur le territoire et au-delà, avec 4 400 adhérents et 37 000 signataires à sa pétition.
Depuis sa création en 2021, ce groupe mêlant jeunes et militant·es historiques du coin est en effet parvenu à fédérer un public éclectique : il compte ainsi parmi ses soutiens des élu·es – rarement de gauche dans ces terres conservatrices – des agriculteur·ices, mais aussi la fédération départementale de chasse ou l’association des pêcheur·ses, qui n’entendent pas laisser leur terrain de jeu détruit par une carrière.
Côté citoyen, les soutiens sont loin de se réduire aux habitué·es des luttes militantes : Cantalou·es attaché·es à leur paysage, riverain·es concerné·es de près, comme Dominique et Anne dont la maison de famille se trouve sur la narse… Mais aussi nouveaux venus, comme Antoine, jeune médecin tout juste installé à Murat, qui a «tout de suite entendu parler du collectif» et a décidé de s’investir. «Ils sont trop forts, ils sont partout.» s’amuse-t-il.

Cette stratégie de mobilisation anticipée en amont du projet pourrait être un atout lors qu’Imerys concrétisera ses ambitions. L’inventivité et la capacité à fédérer au-delà des clivages autour d’événements rassembleurs a permis de créer en quelques années une «culture de la narse», dont beaucoup de locaux ignoraient jusqu’ici l’importance.
Des sorties régulières sont proposées autour des oiseaux ou des amphibiens, un sentier écologique a été tracé autour de la zone humide, et la «fête de la narse» qui se tient chaque fin d’été sur trois jours est devenu un rendez-vous annuel suivi. «Une zone humide, c’est moins emblématique qu’une forêt ou une montagne, on peut presque passer devant sans la remarquer, remarque Valérie, libraire à Saint-Flour. Mais ils ont réussi, par la sensibilisation, à créer un attachement.»