Élévation du niveau de la mer, multiplication des submersions marines, inondations. Voici ce qui devrait arriver en Seine-Maritime, d’ici 2100, sous l’effet du dérèglement climatique. Au point de menacer les nombreux sites industriels classés Seveso (à cause des risques liés aux produits dangereux qui s’y trouvent) implantés sur le littoral ou en bord de Seine, du Havre à Rouen.
Cet article est issu de la série de Vert sur les enjeux des élections municipales, en partenariat avec plusieurs médias locaux indépendants. Le Poulpe est un journal d’investigation sur internet consacré à la Normandie et ses principales villes.
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«Les risques technologiques vont être exacerbés. Soit on s’adapte progressivement, soit une catastrophe s’en chargera pour nous», prévient Anne Briand. Cette professeure en économie du développement à l’université de Rouen est aussi membre du groupement local d’expert·es Giec normand, baptisé en référence au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
À un mois et demi des élections municipales, le changement climatique est devenu un sujet politique incontournable au Havre comme à Rouen, tant il conditionne l’aménagement, la gestion des risques et la stratégie industrielle du territoire.
Édouard Philippe au Havre : un bilan en demi-teinte
Dans la cité qui abrite le premier port de France, Édouard Philippe (Horizons) a annoncé se représenter. Maire depuis 2010, l’ancien premier ministre est aussi candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027. Au regard de ses votes lorsqu’il était député (2012-2017), notamment contre des lois de protection de l’environnement, en 2015 et 2016, on peut s’interroger sur sa fibre écolo.

Toutefois, en tant que maire du Havre et président de l’agglomération, il peut capitaliser sur des réalisations concrètes : le développement du tramway, l’extension du réseau de chaleur, la rénovation énergétique de bâtiments publics ou l’engagement de la Ville dans la réhabilitation de l’une des plus grandes décharges littorales de France.
Pour Pierre Dieulafait, président de l’association Écologie pour Le Havre, «le maire reste dans une logique qui priorise le développement économique sur tout le reste, sans raisonner en profondeur sur le dérèglement climatique». Des critiques qui résonnent aussi du côté de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe). En 2023, ce collège d’expert·es indépendant·es avait estimé que le Plan climat-air-énergie territorial (PCAET), un document qui cadre la politique de transition écologique de l’agglomération, n’était «pas proportionné aux enjeux forts du territoire». Il soulignait «l’insuffisance» des actions concernant la zone industrialo-portuaire (ZIP).
Bilan de Nicolas Mayer-Rossignol à Rouen : des réussites et des ombres au tableau
Dans la «ville aux cent clochers», le maire socialiste sortant, Nicolas Mayer-Rossignol, veut lui aussi rempiler pour six ans. Durant son mandat municipal et métropolitain, l’accent a été mis sur la végétalisation des espaces publics et les mobilités : vélos en libre-service, gratuité des transports en commun le samedi et pour les moins de 18 ans. «On peut aller plus loin, avec des lignes supplémentaires et avec la création de grands parkings silos en entrée de ville pour renforcer l’intermodalité», nuance Guillaume Grima, de l’association locale Effet de serre toi-même.

En revanche, l’édile a été critiqué au sujet de la zone à faibles émissions (ZFE) : un espace interdit aux véhicules les plus polluants, mis en place dès 2022. Il défendait cette mesure au nom de l’amélioration de la qualité de l’air : entre 2018 et 2024, Rouen est passée de la 3ème à la 14ème place des villes les plus polluées de France. De leur côté, les opposant·es au maire ont considéré que la ZFE était inégalitaire.
Nicolas Mayer-Rossignol s’est également vu reprocher des projets jugés démesurés, à l’image du futur centre des congrès. Les Écologistes, pourtant membres de sa majorité, l’ont qualifié de «grand projet du monde ancien», dans les colonnes de 76actu. À noter que, depuis 2020, la collectivité s’est engagée sur une trajectoire de transition écologique, entérinée en septembre dernier par «l’accord de Rouen pour le climat», réalisé avec l’appui de scientifiques.
Au Havre, une liste de gauche (presque) unie face à Édouard Philippe
Retour au Havre. Le cabinet d’Édouard Philippe dit vouloir «réserver les annonces du programme» pour le moment où la campagne aura réellement commencé – dans les prochaines semaines, sans doute. Son équipe précise que «les enjeux environnementaux et climatiques seront importants» dans les propositions à venir.
En face, la principale opposition est portée par une union des partis de gauche, à l’exception de La France insoumise (LFI) : Parti socialiste (PS), Parti communiste français (PCF), Les Écologistes, Place publique, Génération.s, L’Après et L’Engagement. Jean-Paul Lecoq, député PCF, sera la tête de liste.

Baptisée Front populaire havrais, cette alliance promet «de mesurer l’impact environnemental de chaque décision ; c’est quelque chose qui traversera toute notre politique», explique Laurent Logiou (Génération.s), qui travaille à la coordination du programme. «Les gens nous parlent beaucoup de leurs problèmes de santé, notamment dus à un environnement qui reste relativement pollué, détaille le conseiller municipal d’opposition. La gratuité des transports, que l’on mettra en place en plusieurs phases, est une mesure environnementale importante.»
À Rouen, la majorité bousculée sur sa gauche et sur sa droite
Dans la cité rouennaise, Les Écologistes, le PCF et le PS ont officialisé leur alliance autour de Nicolas Mayer-Rossignol. La section locale du PS indique vouloir «renforcer le service [de vélos en accès libre] Lovélo et créer un service ferroviaire express métropolitain», ou SERM. Ce réseau de transport en commun (trains, cars, vélos) vise à faciliter les mobilités à l’échelle de l’ensemble de la métropole, qui compte 71 communes sur 663 km2.
Sur le volet urbanisme, ce groupe politique veut aussi «permettre à chaque habitant de voir trois arbres depuis son lieu de vie ; atteindre 30% de couverture arborée à l’échelle des quartiers ; et garantir un espace vert à moins de 300 mètres pour tous». Une volonté partagée par Jean-Michel Bérégovoy, chef de file des Écologistes rouennais·es : «Il faut aller chercher tous les lieux qui permettent de rafraîchir la ville, qu’elle continue de se transformer pour rester vivable.»
De son côté, Maxime Da Silva emmènera une liste estampillée La France insoumise. Il affirme se battre pour une «écologie populaire», qui sera le «point central» de sa politique. Première mesure forte annoncée : «abroger la ZFE», qu’il juge «injuste socialement et inefficace écologiquement». «Nous voulons développer davantage les transports en commun, en élargissant la gratuité et l’amplitude horaire», complète le candidat. Il assure vouloir «arrêter de bétonner à tout-va» et «alimenter les cantines scolaires avec une agriculture bio et locale, plus respectueuse des sols».

La candidate de la droite, Marine Caron (Horizons) revendique pour sa part «une écologie d’action», en «rupture» par rapport avec la «méthode» du maire actuel, qu’elle juge «dogmatique». Dans son programme, elle fixe comme priorité la rénovation des bâtiments publics, avec «l’objectif de réduire de 40% la consommation énergétique dans les écoles d’ici à 2032». La conseillère d’opposition veut aussi «réduire l’urbanisation anarchique en freinant la construction d’immeubles dans les zones les plus denses».
Une campagne aux enjeux écologiques majeurs
Inondations, vagues de chaleur, décarbonation… En Seine-Maritime, «les problématiques sont bien réelles. Ne rien faire coûtera dix fois plus cher que de s’adapter progressivement», souligne l’économiste Anne Briand. «Nous sommes aujourd’hui sur une trajectoire à +3°C [de réchauffement climatique, NDLR] dans le monde, donc +4°C en France [d’ici 2100 et par rapport à 1850], avec des conséquences déjà concrètes sur le territoire. Il va falloir agir à la fois sur le volet atténuation et sur le volet adaptation», complète Benoît Laignel, professeur de géosciences à l’université de Rouen et vice-président du Giec normand.
Selon les travaux de ce groupement d’expert·es, le nombre de jours de vagues de chaleur en Normandie pourrait passer de quatre par an lors de la période de référence (1976-2005) à 50 en 2100 – si nos émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter. «C’est un vrai problème, notamment à Rouen, où le phénomène d’îlot de chaleur est prononcé. Cela a des conséquences sur la santé des personnes. Il est important de créer des îlots de fraîcheur», détaille Benoît Laignel.
La métropole de Rouen vise la neutralité carbone en 2050 ; celle du Havre une réduction de 60% des émissions de GES d’ici 2040, par rapport à 2019. Atteindre ces objectifs ne sera pas une mince affaire, rappelle Benoît Laignel : «L’économie de l’axe Seine est très carbonée.» En 2021, le secteur industriel de la Seine-Maritime concentrait à lui seul 17% des émissions de GES de la région, d’après l’Observatoire régional énergie, climat, air Normandie (Orecan).
«On ne doit pas mettre l’environnement à part»
Anne Briand alerte également sur les conséquences de l’intensification des inondations : «Des zones résidentielles, des terres agricoles et des industries seront touchées. Il est nécessaire de s’adapter dès maintenant et d’envisager des relocalisations.» Parmi les leviers à la disposition des collectivités : la lutte contre l’artificialisation des sols, qui favorise les écoulements d’eau. Sur ce point, l’association Effet de serre toi-même demande un «moratoire sur la consommation des terres naturelles». «Nous devons reconstruire la ville sur la ville, réhabiliter les friches», précise son représentant, Guillaume Grima.
Au regard de la multiplicité des enjeux auxquels les deux grandes agglomérations de Seine-Maritime font face, Anne Briand constate : «On ne doit pas mettre l’environnement à part. C’est un sujet qui doit être transversal à toutes les politiques.»
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