Il est presque midi en ce mois de mars et, sur le parvis, trois petits groupes de retraitées attendent patiemment l’ouverture des portes de la piscine de Vanves, dans les Hauts-de-Seine. «On vient quatre fois par semaine depuis quatre ans», confie Sylviane*. C’est l’une de ses amies, qui souhaite rester anonyme, qui a amené leur groupe de copines. «Mon médecin traitant m’a conseillé cette piscine, à cause de problèmes de peau. Ici, il n’y a presque pas de chlore, c’est bénéfique !», s’enthousiasme cette habitante du tout proche 15ème arrondissement de Paris.

Car derrière la façade de la piscine Roger-Aveneau, toute de vitres et de béton typiques des années 1970, se cache une drôle de machine : un ozoneur, pour traiter l’eau des bassins avec de l’ozone – même s’il ne permet pas de se passer complètement du chlore. Les portes s’ouvrent et Michelle, un peu plus loin, montre le bout de son nez : «Vous allez voir la différence rien qu’en entrant : on ne sent pas le chlore !»
Couche d’ozone plutôt que galets de chlore
Le hall du complexe sportif est effectivement exempt de l’odeur si caractéristique des piscines. Celle-ci indique la présence de trichloramine, un gaz issu de la réaction chimique entre le chlore actif et les matières organiques qui s’accumulent dans l’eau. Il attaque les voies respiratoires et cause des dégâts sur le long terme, en particulier chez les maîtres-nageur·ses, les plus exposé·es à ces molécules.
Reconnues comme maladies professionnelles depuis 2003, les pathologies liées au chlore sont pourtant mal prises en compte, regrette le SNMPNS, le principal syndicat des maîtres-nageur·ses. Et la vétusté générale des 4 000 piscines publiques de France n’arrange pas la qualité de leur air. Les trois quarts de ces professionnel·les dénoncent auprès du SNMPNS des yeux qui piquent, des maux de gorge et de la fatigue au quotidien à cause de l’atmosphère chlorée.
«Dans une piscine, le chlore réagit avec la matière organique, et cela débouche sur la formation de 600 molécules. Parmi elles, il y en a 20 qui sont cancérogènes pour l’animal», et notamment le chloroforme, explique le professeur Alfred Bernard. Le chercheur émérite belge, ancien professeur à l’université catholique de Louvain, a commencé à étudier l’impact des chloramines sur la santé des baigneur·ses à la fin des années 1990 et, depuis, plus d’une quinzaine d’études ont été publiées sur le sujet. Elles démontrent le lien entre sous-produits chlorés et affections respiratoires et cutanées, mais pointent aussi «des risques accrus de cancer de la vessie associés à la fréquentation des piscines», ainsi qu’«une atteinte à la fonction testiculaire» des jeunes nageurs pouvant entraîner des problèmes de fertilité, liste-t-il.

Près des bassins, le responsable du bâtiment, Mustafa Fersatoglu, montre un hublot encastré dans le mur. À travers, on peut voir de petites bulles remonter la colonne d’eau. Dans cette tour, l’ozone est injecté dans l’eau avant qu’il entre dans les bassins, ce qui permet de la désinfecter et de détruire les chloramines. «Les enfants ressortent avec des yeux moins rouges, les personnes qui font de l’asthme sont moins gênées et les professionnels travaillent dans de meilleures conditions», se félicite Thomas Benoît, directeur adjoint des sports à la Ville de Vanves. Pour traiter l’eau, l’ozonation «est la solution idéale parce que vous n’avez pas ces sous-produits toxiques associés au chlore», appuie Alfred Bernard.
La piscine Roger-Aveneau, un prototype innovant
Lorsqu’André Roche, maire de Vanves de 1960 à 1985, lance la construction de la piscine Roger-Aveneau, il la veut tournée vers l’avenir. Cet ancien employé d’une filiale de la Compagnie des Eaux, intéressé par les nouvelles technologies, connaît bien le secteur de l’hydraulique. Il s’enthousiasme pour l’ozonation. La piscine Saint-Georges de Rennes (Ille-et-Vilaine), inaugurée en 1926, est la première à traiter l’eau à l’ozone en France. Mais le procédé est en ébullition à la fin des années 1960 : Échirolles (Isère), Le Creusot (Saône-et-Loire) ou encore Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine) se dotent elles aussi d’un ozoneur.
À Vanves, on décide de tester une nouvelle technique, l’ozonation vraie, dérivée des travaux du chimiste Marcellin Berthelot. L’eau est au contact de l’ozone en deux temps : un temps d’oxydation des matières organiques de deux minutes, puis un temps de désinfection de quatre minutes. Une méthode plus complète que les autres, qui ne comprennent qu’un temps de désinfection. Le directeur et principal ingénieur de la piscine, Gérard Clérin, participe même en 1978 au congrès de l’International ozone association de Los Angeles (États-Unis), pour présenter ses résultats. «Les tests réalisés sur l’eau de la piscine montrent que sa qualité est la même que celle de l’eau potable de la ville», relève le journal Pool News, dans un compte rendu du congrès.

Mais le développement de l’ozonation connaît un arrêt brutal à l’orée des années 1980. En 1981, la réglementation française impose un seuil minimal de chlore dans tous les bassins accueillant du public. Alors que les États-Unis s’intéressent de plus en plus à cette technologie dont la France était pionnière, les piscines hexagonales l’abandonnent progressivement au profit du tout-chlore. Au milieu des années 1980, Gérard Clérin rédige une thèse sur l’ozonation à partir de ses expérimentations et de ses relevés de données à Vanves. Il ne pourra jamais la soutenir, faute de jury compétent.
Se passer du chlore, une possibilité ?
Aujourd’hui, «il n’y a pas beaucoup de piscines à ozone, car ce sont des installations complexes, qui demandent de la place, c’est un budget», estime Mustafa Fersatoglu. Le savoir-faire, lui aussi, s’est perdu : il n’existe plus qu’un seul équipementier qui sache entretenir une installation comme celle de Vanves. Emmanuel Clérin, le fils de Gérard, qui a dirigé le service des sports à la mairie de Vanves, se souvient d’une visite à la piscine à ozone de l’Insep (l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) avec son père, dans les années 2010 : «Ils étaient repassés au chlore depuis un an et demi car ils avaient un problème avec leur ozoneur que personne n’avait réussi à résoudre.»
Pourtant, l’ozone permet «de consommer jusqu’à trois ou quatre fois moins de chlore», estime Emmanuel Clérin. Une fois installé, l’ozoneur coûte moins cher à entretenir que l’achat de chlore à l’année : 15 centimes d’euro le mètre cube d’eau pour le traitement à l’ozone contre 70 centimes pour le chlore, avait-il calculé en 2014. Et l’investissement initial est à l’équilibre au bout d’une dizaine d’années, pour une installation censée durer trente ans.
Un traitement uniquement à l’ozone serait-il possible ? «Le chlore permet d’agir sur l’ensemble du bassin, alors que l’ozone traite l’eau seulement en amont», rappelle Mustafa Fersatoglu. Durant dix ans, avant la réglementation de 1981, la piscine Roger-Aveneau a fonctionné sans chlore. Emmanuel Clérin regrette que les propriétés désinfectantes de l’ozone soient sous-estimées. Le pouvoir désinfectant d’un milieu se mesure à son potentiel d’oxydoréduction (dit «redox»), évalué en millivolts (mV). Au-dessus de 650 mV, on considère l’eau comme suffisamment désinfectée. Or, à Vanves, Emmanuel Clérin assure avoir fait des mesures à 750 mV en sortie de bassin, alors que l’eau n’était pas chlorée.
Au-delà de l’ozone, d’autres solutions existent pour utiliser moins de chlore, et de plus en plus de collectivités se penchent dessus. Quelques piscines ont opté pour un traitement de l’eau à base de plantes, comme celle de Combloux (Haute-Savoie) ou bien celle de Pantin (Seine-Saint-Denis). Les plantes consomment la matière organique présente dans l’eau, à condition qu’il y ait du soleil pour que la photosynthèse fonctionne. La fréquentation de tels bassins est par ailleurs réduite par rapport à des piscines classiques. La filtration à la pouzzolane (une roche volcanique) ou le traitement à l’électrolyse cuivre-argent sont d’autres options, mais demeurent très marginales.
*Les personnes citées par leur seul prénom n’ont pas souhaité donner leur nom.
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