À quelques jours du premier tour des élections municipales, le ballet des pelleteuses bat son plein sur la plage de la Feuillère, à Capesterre-de-Marie-Galante (Guadeloupe). En cause, l’arrivée des premières sargasses sur le sable blanc : des algues brunes qui chaque année se déposent en masse dans la commune.
Capesterre-de-Marie-Galante reçoit à elle seule 40% des échouements de sargasses de tout l’archipel guadeloupéen, soit 30 000 à 50 000 tonnes, selon une mission d’information flash menée par les député·es Olivier Serva (Liot, Guadeloupe) et Mickaël Cosson (Les Démocrates, Côtes-d’Armor). «Dans les Antilles, les arrivages réguliers ont commencé en 2011, et depuis 2018 les volumes ont considérablement augmenté. Il n’y a plus d’année sans sargasses», rappelle Jean-Michel Jumez, sous-préfet de la Guadeloupe qui pilote la mission sargasse dans le département.
Des échouements massifs qui ne sont pas dus au réchauffement climatique : ils s’expliquent par des vents d’ouest anormalement forts, associés à une configuration particulière des champs de pression au niveau de l’Atlantique Nord entre 2009 et 2010. «Ce phénomène a sorti ces algues brunes présentes dans la mer des Sargasses, au niveau des Bermudes, vers le courant des Canaries, puis la partie tropicale de l’océan Atlantique, explique Thibault Guinaldo, chercheur à Météo-France et porteur d’un projet de recherche sur le sujet. Elles se sont installées là depuis, car elles y ont trouvé un environnement propice à leur développement.»

En se baladant dans les rues de Capesterre-de-Marie-Galante, une odeur d’œuf pourri flotte dans l’air. Une fois échouées sur les plages, exposées au soleil, les sargasses entrent en putréfaction et dégagent des émanations d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac. Des gaz toxiques dont la communauté scientifique commence à peine à mesurer les conséquences sur la santé.
Le 24 juin 2025, le comité d’expert·es indépendant du Centre hospitalier universitaire de Martinique a rendu publique une enquête au cours de laquelle il a suivi 104 personnes exposées aux sargasses pendant près d’un an en Martinique. 80% des patient·es observé·es se sont plaint·es de troubles neurologiques non spécifiques, 70% de troubles digestifs, respiratoires pour 69%, oculaires (69%), ORL (64%) et psychologiques (53%).
Des émanations si puissantes qu’elles attaquent aussi le cuivre des appareils électroniques et rendent obsolète n’importe quel équipement en quelques mois : «En 2025, j’ai dû acheter trois climatiseurs, deux sèche-linges, deux ordinateurs et trois lave-linges, énumère Jérôme Hagège, ex-président du Collectif anti-sargasse, qui vit dans la commune depuis 15 ans. Les sargasses sont le problème numéro un de Capesterre-de-Marie-Galante. À chaque élection municipale, on nous fait des promesses, mais rien n’avance. [À cause de ces algues], le dernier kiné de la ville, qui était là depuis 30 ans, vient de partir pour la commune d’à côté. Le territoire se dépeuple.»
Selon les données de la municipalité, la petite commune de 3 500 habitant·es a déjà perdu 6% de sa population depuis les premiers échouements en 2011.
Des algues au cœur du projet municipal
Incontournables, les sargasses sont au cœur des projets des deux candidat·es pour les municipales. «C’est que la gestion de ce problème a un coût non négligeable pour les finances publiques», rappelle Jean-Claude Maës, maire divers gauche sortant, qui se représente. «20% du budget de fonctionnement de la commune passe dans le ramassage des sargasses. C’est de l’argent qui n’est pas investi pour améliorer l’état des routes, des bâtiments publics ou pour améliorer l’image de la ville et faire revenir les touristes», déplore-t-il.

En 2024, la Chambre régionale et territoriale des comptes (CRTC) des Antilles-Guyane indiquait que, sur la période 2019-2024, près de 2,8 millions d’euros avaient été dépensés pour tenter de limiter les effets néfastes de cette pollution, sans grand succès.
Pour faire face, Jean-Claude Maës veut créer une digue d’enrochement. Cet entassement de pierres de six mètres de haut pourrait faire dévier les sargasses et empêcher qu’elles s’amoncellent sur les plages. Reste que, pour commencer les travaux, l’État exige qu’une étude de faisabilité soit réalisée. «C’est la onzième que l’on fait depuis 2010, s’insurge Jérôme Hagège. Un comité d’experts s’est déplacé pour une réunion sur le sujet il y a quelques jours, mais aucune solution pérenne n’a été mise en place : à peine quelques barrages, qui ont rapidement été détruits par le courant.»
Élue de l’opposition et candidate à la mairie de Capesterre-de-Marie-Galante, Betty Bersy (Modem) veut tenter le pari de la valorisation des algues brunes : «Chaque année, nous ramassons les sargasses et, à chaque fois, elles reviennent. Ramasser est nécessaire, mais ce n’est pas une stratégie : il faut créer une véritable filière de valorisation des sargasses, car elles peuvent être utilisées pour fabriquer des biocarburants. Pour cela, je souhaite créer des entreprises locales en la matière et former les jeunes à ces métiers d’avenir.»
Si elle est élue, la centriste espère peser de tout son poids politique pour parvenir à ses fins. Toutefois, si la valorisation des sargasses est en théorie possible, rien n’est joué. Le laboratoire des matériaux et molécules en milieux agressifs de l’université des Antilles travaille depuis plusieurs années à l’élaboration d’un isolant thermique et phonique composé en partie de l’algue brune et de déchets agroindustriels locaux (fibres de bagasse, de coco).
D’autres recherches portent sur la fabrication de biogaz composé à 20% de sargasses. Sauf que, comme le notent Olivier Serva et Mickaël Cosson dans leur mission flash, dans certains secteurs, «les perspectives sont fortes mais la recherche n’est pas toujours aboutie et la rentabilité économique reste à prouver».
Projets multiples au Robert
Près de 200 kilomètres plus loin, en Martinique, la commune du Robert connait une situation similaire. Située au nord de l’île, la troisième zone urbaine du territoire, avec un peu plus de 22 000 habitant·es, est la plus touchée localement par les sargasses. Sur ses 46 kilomètres de côtes, 91% du littoral reçoit tous les ans des milliers de tonnes d’algues brunes. Le Robert présente la particularité d’opérer un ramassage des algues directement en mer, avant leur échouement, à l’aide de barrages anti-sargasses.
De grands filets efficaces mais qui, sous l’effet du courant, se brisent parfois, comme ça a été le cas en début d’année 2026. Face à la colère des riverain·es, le maire (divers gauche) Farell François-Haugrin a rapidement dû mettre en œuvre un plan d’action, en partenariat avec les services de l’État, afin de colmater les fuites. «Nous étions quatre à être affectés à la question des sargasses dans la commune, et nous serons bientôt une petite dizaine. Il est également question de faire venir un prestataire privé, en plus des acteurs publics, pour soulager la population», indique Bruno Lecomte, le référent sargasses de la ville.
Là encore, les algues brunes sont au cœur des préoccupations pour les élections. Le 4 mars, lors du débat qui a opposé l’ensemble des candidats à la mairie du Robert, le premier sujet évoqué a été celui des sargasses. Pour Jean-Marie Alphonsine, candidat sans étiquette (SE), la solution doit venir de la création d’une digue d’enrochement. Felix Merine (SE) milite lui pour l’installation de près de 15 kilomètres de filets pour protéger l’entièreté de la baie. Coût total de l’opération : 3,7 millions d’euros. Une somme qui pourrait en grande partie être délivrée par l’État, à condition que Le Robert justifie de ses dépenses en matière de sargasse.
Dans la commune, le taux de subventionnement public pour les installations anti-sargasses atteint 88%. Mais, comme le note la Cour régionale des comptes, près d’1,9 million d’euros n’a pas pu être perçu sur la période 2019-2022 : la municipalité n’avait pas produit «des justificatifs de démarrage ou les bilans de réalisation des opérations dans les délais».
La Cour soupçonne également des manquements dans les règles de mise en concurrence des entreprises pour l’obtention du marché public de la gestion des algues brunes. Un choix assumé par Claude Bellune, premier adjoint au maire, également candidat (SE) aux municipales de 2026, comme il l’expliquait sur le plateau d’ATV : «J’assume cette décision. Il fallait protéger la population et nous avons l’obligation de ramasser les sargasses en 48 heures. Qu’on m’explique comment on peut mettre en concurrence des entreprises en si peu de temps ? De plus, la Martinique est une petite île et les sociétés capables de faire ce travail ne sont pas nombreuses.»
Améliorer la prévision
Pour Frédérick Voyer, directeur du groupement d’intérêt public (CIP) Sargasses en Martinique, la seule solution «est de multiplier le nombre de barrages, voire de créer une ligne de défense de plusieurs mètres en haute mer. Mais cette opération coûte entre 10 et 15 millions d’euros par an.» Un gigantesque barrage contre ces algues, associé à des équipements de pointe pour les ramasser et tenter ensuite de les valoriser. Depuis le mois de mars 2026, le Sargator 3, un bateau capable de traiter jusqu’à 80 tonnes d’algues brunes par heure, est en action dans la commune voisine du François. Son déploiement au Robert est envisagé.
De l’avis de Thibault Guinaldo, le mieux est d’abord d’investir dans des équipements de prédiction. «Aujourd’hui, notre meilleure solution est d’améliorer les outils de prévisions et de suivi de déplacement des sargasses. L’idée est d’alerter les collectivités locales afin qu’elles mettent en place des réponses adaptées, en fonction de leur situation, précise-t-il. L’autre option, totalement théorique et qui ne prend pas en compte le coût humain et financier, serait de nettoyer toute la zone tropicale de l’Atlantique de l’ensemble des sargasses. Nous parlons de millions de tonnes d’algues brunes réparties sur des milliers de kilomètres d’océan et cela ne garantirait pas de nouveaux apports de la mer des Sargasses.»
À lire aussi
-
Le traité sur la haute mer entre officiellement en vigueur : des aires marines protégées à la COP1 sur l’océan, voici ce qui va changer
COP1 copine. C'est historique : les eaux internationales sont désormais officiellement protégées, avec l'entrée en vigueur du traité sur la haute mer ce samedi. Après deux décennies de négociations, ce texte ratifié par plus de 80 États doit instaurer de nouveaux outils internationaux pour préserver les écosystèmes marins. Vert fait le point. -
Algues vertes : la justice ordonne à l’État de faire plus contre la pollution aux nitrates
Algues au rythme. Les plages bretonnes se recouvrent souvent d’algues vertes à cause d’un excédent de nitrates généré par l’agriculture. Un préjudice écologique reconnu pour la première fois par la justice ce jeudi. Le tribunal administratif de Rennes a ordonné à l’État de renforcer son action contre cette pollution.