Dans l'actu

«C’est un homme d’un autre siècle» : à Marseille, de la prison ferme requise dans un vaste procès pour trafic de pesticides

Poison ferme. Au terme de trois jours d’audience, le procureur a requis une peine de prison ferme pour deux des sept prévenus jugés pour un trafic de pesticides entre l’Espagne et le sud de la France. Malgré les nombreux documents comptables explicites, les prévenus nient la quasi-totalité des faits.
  • Par

«Après la première affaire, j’ai voulu arrêter les bêtises.» Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette phrase d’Alain H. n’a pas convaincu le procureur. Le retraité est accusé d’avoir été l’intermédiaire d’un vaste trafic de pesticides depuis 2018, entre des distributeurs espagnols et des agriculteurs des Bouches-du-Rhône et de la Drôme.

Ce mercredi, le procureur a requis contre lui dix mois de prison ferme et 65 000 euros d’amende dans la salle des procès «hors normes» du tribunal de Marseille. Alain H. a déjà été condamné en 2021 à six mois de prison avec sursis dans la première partie de cette affaire, concernant des agriculteurs normands.

De la prison ferme est aussi requise contre son principal client, Didier Cornille. L’exploitant agricole est à la tête de l’entreprise française leader de la salade, la société Reveny, qui compte 80 salarié·es et des clients comme Bonduelle ou Florette. L’intéressé, lui aussi, a déjà été condamné, en 2025, pour avoir brûlé des déchets plastiques dans son exploitation en Camargue.

Alain H. répond aux questions devant le tribunal judiciaire de Marseille (Bouches-du-Rhône), ce mercredi. © Samy Hage/Vert

Pour les cinq autres prévenus, les peines requises vont de quatre à huit mois de prison avec sursis, en plus d’amendes entre 15 000 et 40 000 euros. Tous détiennent des exploitations agricoles majeures, comme la société des Sansouires, numéro un du melon français, ou la société des Cailloux, un important fournisseur de fruits et légumes. Elles fournissent les groupes de la grande distribution et ont même obtenu le label Haute valeur environnementale, à l’exception de l’une d’entre elles. Lors de son réquisitoire, le procureur a demandé de juger «un système qui est appliqué par de grosses entreprises ; des entreprises qui dominent le marché.»

Des notes comptables accablantes

Un système détaillé depuis ce lundi par le tribunal, qui diffuse sur un écran les documents comptables d’Alain H., saisis lors d’une perquisition : il achèterait des produits phytosanitaires interdits en France à des sociétés espagnoles comme Agro Naqui. Cette dernière, potentielle complice, produirait une fausse facture pour un engrais légal, avant de livrer le produit dans une palette avec un film plastique noir opaque et la mention «engrais». Alain H. vendrait ensuite le pesticide à des agriculteurs français, en touchant une commission. Notons qu’Agro Naqui n’est pas jugée. Le tribunal indique que l’entreprise fait l’objet d’une enquête en Espagne, sans plus de détails.

La défense d’Alain H. oscille entre contestation et minimisation des faits. Quand le tribunal affiche une note méthodologique qui explique noir sur blanc l’engrais à indiquer en lieu et place du pesticide illicite à livrer (le Raft), il répond à côté. «Je ne suis pas spécialiste des phytosanitaires, je suis spécialiste des engrais», se défend-il. Le président pose une question rhétorique : «Si vous êtes spécialistes, vous confirmez que le Raft n’est pas un engrais ?»

Lors de l’audience, alors que les éléments s’enchaînent, l’intéressé tient tête. Dans un devis, Alain H. compare le prix d’un pesticide dans sa version interdite en France avec sa version autorisée, quasiment deux fois plus chère. «Vous vous rendez compte de la différence ?», enrage Alain H. Le président assène : «Vous vous rendez compte que c’est un produit interdit depuis 2014 ?» L’intéressé se rétracte et jure alors ne pas se souvenir d’avoir vendu ce produit. Une contradiction qui agace le président, qui lâche : «J’ai l’impression, monsieur, qu’à chaque fois que je vous interroge, vous dites quelque chose et, après, vous revenez en arrière.»

Nier en bloc

À plusieurs reprises, le retraité fait sourire ou agace l’audience par sa désinvolture. Il parle sans filtre, et sans son avocat lors des pauses, insistant sur le fait que des aliments traités à l’étranger avec des pesticides interdits en France sont vendus sur nos étals. Le président doit même le rappeler à l’ordre pour ses bavardages en pleine plaidoirie. «Peut-être le privilège de l’âge», dit le procureur à propos du prévenu de 78 ans, avant d’avertir : «Il n’est pas naïf, c’est un homme d’affaires, il sait ce qu’il dit.»

La défense vire à l’absurde lorsque les autres prévenus passent à la barre. Face à une dizaine de factures faisant mention de centaines voire de milliers de litres de pesticides interdits, Didier Cornille nie en bloc pendant près de trois heures. Une facture d’engrais à son nom est même apposée d’un post-it indiquant les pesticides interdits réellement livrés. L’agriculteur ose : «À votre place, je me poserais la même question que vous.»

Quant à Alain H., il maintient que ces documents ne correspondent pas à des ventes réelles. Il affirme sans broncher tenir une comptabilité virtuelle, pour des transactions potentielles. «C’est [l’argent] qu’ils m’auraient dû si j’avais fait la vente», dit-il à propos d’une facture. «Vous êtes l’un des prévenus qui écrit le plus de choses qui ne se produisent pas», ironise le président.

3,5 tonnes de pesticides trouvées

Les enquêteur·ices ont bien retrouvé 3,5 tonnes de pesticides non autorisés chez l’ensemble des prévenus. La plupart plaident la «négligence» ou la «faute professionnelle» et assurent avoir acheté ces produits avant leur interdiction, et avoir oublié de s’en débarrasser. Plusieurs sont pourtant datés d’après leur fin d’autorisation de mise sur le marché.

Chez Patrick R., gérant de l’exploitation de fruits et légumes des Brosses, c’est une cuve de 1 000 litres de Raison 50, datée d’un an après son interdiction en France, qui a été retrouvée dans son exploitation. Elle est entamée aux deux tiers. «A priori, les 700 litres n’ont pas été jetés dans la canalisation», pique Philippe de Castro, avocat de l’ONG anti-pesticides Générations futures, partie civile du procès. Le prévenu n’était pas présent à la barre pour répondre.

La salle des procès «hors normes» du tribunal judiciaire de Marseille. © Samy Hage/Vert

Malgré tout, la défense insiste sur l’absence d’une preuve de l’utilisation des produits. Il est vrai que les traces de pesticides interdits n’ont pas été recherchées sur les productions concernées. Interrogé en tant que témoin, l’enquêteur à la Brigade nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP) justifie cette décision : «Il peut nous arriver de trouver des produits avec beaucoup de poussière, ce qui peut laisser penser à de la négligence. Ce n’était pas le cas.» Il explique également que la date d’achat ne présage pas de la date d’usage, surtout au vu de la taille des commandes : «Avant une interdiction, certains exploitants peuvent être tentés de faire un stock d’opportunité.»

Des exploitations majeures

L’argument de la négligence résiste mal étant donné la taille des exploitations, estiment les parties civiles. Isabelle Vergnoux, avocate de la section des Bouches-du-Rhône de France Nature Environnement (FNE), plaide : «La négligence est difficilement entendable […] On est sur des agriculteurs qui se portent bien, pas sur de petits agriculteurs qui ont des difficultés financières.» En tout, neuf associations et syndicats sont parties civiles, comme l’UFC-Que Choisir, la Ligue pour la protection des oiseaux et CLCV (Consommation, logement et cadre de vie).

On trouve aussi le syndicat agricole Confédération paysanne. Son avocate, Lucile Stahl, entend faire entendre les préjudices des salarié·es des prévenus : «Leurs actions engagent les salariés agricoles, qui sont les premières victimes, mais aussi les riverains, les femmes enceintes.». Les parties civiles rappellent aussi que la France est le troisième pays qui autorise le plus de substances pour pesticides dans l’Union européenne.

Du côté des avocat·es la défense, la plupart demandent la relaxe. Fabrice Baboin, avocat de Didier Cornille, avance avec gravité : «Qui va nourrir la France ?» Son confrère, l’avocat d’Alain H., Alain Baduel, n’hésite pas à faire écho à l’actualité sociale, fustigeant le procureur : «Il faut n’avoir rien entendu de la colère agricole.» Il décrit la personnalité de son client, «dans son jus», dit-il : «C’est un homme d’un autre siècle. Il vient d’une agriculture qui ne connait en rien les normes environnementales.» Il demande une relaxe partielle.

Alain H. ne perd pas sa désinvolture en sortie d’audience, même après avoir appris la peine requise contre lui : «Si je fais vraiment du ferme, je vais faire comme Sarkozy, je vais écrire un livre !» Le délibéré, prévu le 7 avril, l’informera de son destin judiciaire et littéraire.

💚 Mettez l'écologie à la Une avec Vert en 2026

En 2025, le paysage politique, médiatique et climatique a été plus bouleversé que jamais. Mais il y a une bonne nouvelle : grâce à vos dons, l’équipe de Vert a bien grandi, produit des contenus encore meilleurs et a touché beaucoup, beaucoup de monde.

En 2026, plus que jamais, nous sommes déterminés à poursuivre notre mission en toute indépendance, pour imposer l’écologie et ses enjeux vitaux dans le débat démocratique.

Sans milliardaire ni publicité, Vert vit de vos dons. Pour nous permettre d’être plus forts et d’informer toujours plus de monde, nous avons besoin de vous. Le meilleur moyen de nous soutenir est de rejoindre le Club, avec un don mensuel, à partir de 5 euros par mois. Tous les dons sont déductibles de vos impôts à 66%.

Chaque don compte et servira à 100% à financer une production journalistique indépendante et de qualité. Faisons la différence ensemble !