Les résultats pourraient compromettre sa réputation de lac «le plus pur d’Europe». Des prélèvements réalisés dans le lac d’Annecy (Haute-Savoie) ont révélé une importante pollution de l’étendue d’eau aux microplastiques de pneus de voiture, avec des risques sévères pour la santé, a présenté lundi l’association France Nature Environnement.
À l’origine de ces révélations, une équipe de journalistes scientifiques d’investigation de France 5, qui a prélevé entre mars et avril 2025 des échantillons de l’eau du lac en différents endroits – dans les sédiments, l’eau potable au robinet, l’air – et effectué des analyses d’urine de volontaires. Les échantillons, qui ont été recueillis dans le cadre d’un documentaire à paraître en février ou mars 2026, ont ensuite été analysés par l’Institut norvégien pour la recherche sur l’eau (NIVA) et par le laboratoire central de l’environnement de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Résultat, l’ensemble du milieu est contaminé : des résidus de pneus ont été retrouvés «partout dans le lac d’Annecy, partout dans l’air, dans les corps humains d’un tiers des personnes qui ont été testées. Et on en trouve un petit peu dans l’eau potable aussi», a alerté Anne Lassman-Trappier, présidente de France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie.
Des particules toxiques pour la vie marine
Dans le détail, des microparticules de plastique issues de l’abrasion des pneus ont été retrouvées dans l’air – ce sont les mêmes que celles relevées à Paris ou dans d’autres grandes villes françaises. Dans l’eau potable, plusieurs additifs entrant dans la composition des pneumatiques ont également été retrouvés dans un local de pêche situé au bord du lac. Plus inquiétant encore, du 6PPD et du 6PPDQ, deux additifs toxiques, ont été retrouvés dans l’eau du lac à des niveaux similaires à ce que l’on peut trouver dans les rivières de Canton, au sud de la Chine.
S’il n’est pas encore établi qu’il représente un danger direct pour l’être humain, le 6PPD a été associé à la mort de centaines de saumons aux États-Unis en 2020. Après de fortes pluies, les scientifiques avaient découvert que le ruissellement de particules issues des pneus de voiture – contenant du 6PPD – empoisonnait les cours d’eau.
Ce composé est aussi celui qui avait été pointé du doigt en mai dernier, lorsqu’une étude menée en France, en Autriche, en Suisse et en Espagne avait identifié la présence de plusieurs substances toxiques dans l’air des salles d’escalade (notre article). La pollution au 6PPD venait des chaussons des grimpeur·ses – composés, tout comme les pneus, de caoutchouc –, qui s’érodent au contact des prises.
«C’est comparable au scandale des PFAS»
L’origine de cette contamination aux microplastiques et additifs ne fait pas de doute. Situé au pied des Alpes, le lac d’Annecy est entouré par environ 40 kilomètres d’autoroute, où circulent près de 25 000 véhicules par jour.
Lorsqu’ils roulent, l’abrasion des pneus émet 1 954 molécules différentes, dont 785 sont associées par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) à des «risques sévères pour la santé humaine et/ou l’environnement», relève l’association. Parmi celles-ci, 14 sont potentiellement mortelles par ingestion, 10 par contact cutané et 19 par inhalation, a souligné FNE durant la conférence de presse.
«C’est vraiment une étude exploratoire, a indiqué Louise Tschanz, avocate en droit de l’environnement associée à l’équipe de France 5. Mais c’est comparable au scandale des PFAS : c’est une pollution qui est très répandue, qui est omniprésente.»
Le phénomène est d’ampleur mondiale : une étude réalisée en 2017 par des chercheur·ses suisses a montré que la poussière de pneus représentait la principale source de contamination aux microplastiques de l’océan, à hauteur de 28%. En France, chaque année, l’abrasion des pneus entraîne le rejet de près de 50 000 tonnes de substances dans l’air, les sols et les eaux, selon une étude de l’association Agir pour l’environnement publiée en novembre dernier.
Un enjeu de santé publique
Le maire écologiste d’Annecy, François Astorg, a «salué le travail d’investigation» et a demandé «des études complémentaires», portant sur «un échantillon de la population qui vit autour du lac». Il a également demandé la constitution d’un comité de suivi sur cette pollution, «sur le modèle de celui qui a été mis en place en Haute-Savoie au sujet des PFAS et des polluants éternels», dont la Ville d’Annecy fera partie.
La dépollution du lac pourrait à terme devenir un enjeu de santé publique à Annecy, l’approvisionnement en eau potable de l’agglomération provenant à 73% du lac, selon le maire. «Aujourd’hui, il n’y a pas de système pour filtrer les eaux pluviales, et donc les abrasions de pneus qui sont stockées sur les routes. À chaque fois qu’il y a un lessivage par des orages ou par la pluie, tout va dans le lac», poursuit Louise Tschanz.
L’Union européenne a commencé à se saisir du problème avec son règlement Euro 7, adopté en mai 2024. Conçu pour «réduire les émissions du transport routier», il prévoit de fixer d’ici au 1er juillet 2026 des seuils maximum d’émissions provenant des pneus. En fonction des composants utilisés et du poids de la voiture, ces émissions peuvent varier. L’application de cette nouvelle réglementation, progressive, est prévue pour le 1er avril 2032.
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