La neige tombe à gros flocons, ce mardi 3 février, recouvrant d’un épais manteau blanc le massif des Dolomites. C’est ici, au nord de l’Italie, que se déroule jusqu’au 15 mars une grande partie des épreuves des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de Milan-Cortina.
Mais cet or blanc naturel n’est pas d’une grande utilité pour les sites de compétition. Le comité organisateur des Jeux a acté le recours massif et quasi-systématique à la neige de culture. Selon différentes sources, deux millions de mètres cubes (m3) devraient être produits pour assurer le déroulement des épreuves.
Le comité international olympique (CIO) met en avant «une production de neige strictement limitée au volume nécessaire pour garantir la sécurité des compétitions. Des systèmes automatisés à haut rendement et un suivi par GPS réduisent la production superflue, permettant une réduction d’environ 30% de la consommation d’électricité» par rapport à des approches plus classiques.

Pour les associations environnementales, la production de neige de culture relève d’un non-sens écologique. «Les Alpes sont le réservoir d’eau de l’Europe. Les compétiteurs des JO skient sur notre eau potable», s’insurge Valérie Paumier, présidente de Résilience montagne, une association qui vulgarise l’information sur le réchauffement climatique dans les Alpes.
De la neige «effet miroir»
Pour permettre aux sites de compétition d’être alimentés, d’importants bassins d’enneigement ont été construits. L’un d’eux, d’une capacité de 200 000 m3, a été aménagé à Livigno, à proximité du Parc national du Stelvio, près de la frontière suisse.
«Cela implique des prélèvements d’eau à grande échelle dans les réservoirs, les cours d’eau ou les nappes phréatiques, parfois comparables à la consommation annuelle de villes entières», se désole Nicola Pech, vice-président de la branche italienne de l’association Mountain wilderness. «L’impact de cette neige sur la faune et la flore est énorme», confirme Valérie Paumier.
La production de neige repose sur une utilisation massive d’air, d’eau et d’énergie, notamment à travers des canons très gourmands et des infrastructures de pompage. Alors qu’il faut environ 500 litres d’eau pour produire 1 m3 de flocons, la fausse neige a des impacts considérables sur les écosystèmes.
«On a besoin de mettre des lignes rouges écologiques claires, estime Lauren Mosdale, codirectrice de Cipra France, une organisation qui œuvre pour la protection des Alpes. Au nom d’un événement sportif très limité dans le temps, on ne peut pas oublier la protection des milieux naturels.»
L’utilisation de neige de culture fait toutefois partie du cahier des charges des Jeux olympiques. «Les sportifs skient sur de la neige “effet miroir” [rendue artificiellement scintillante, NDLR]. Le soir, il arrive fréquemment, lors de certaines compétitions, que de l’eau soit injectée dans la neige pour lui donner cet aspect», déplore Valérie Paumier. Contacté à ce sujet, le comité d’organisation des Jeux olympiques de Milan-Cortina n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Une pratique courante dans toute la région
«L’utilisation de neige artificielle n’est pas une extravagance olympique, rappelle Nicola Pech. Sa production est désormais une pratique courante dans toute la région alpine. C’est une technologie éprouvée qui permet de garantir des pistes blanches même lorsque la neige naturelle se fait rare.»
Des épreuves de coupe du monde aux olympiades, la neige de culture s’est imposée comme une condition indispensable à la tenue des compétitions. Lors des précédents JO, à Pékin (Chine) en 2022, le taux de fausse neige était de 100%. «Les cahiers des charges des compétitions internationales imposent que les stations hôtes soient en capacité d’en fournir», précise Valérie Paumier. Cet or blanc factice est notamment apprécié des compétiteur·ices pour sa densité et sa dureté, et surtout pour garantir des conditions de pratique similaires entre tous les participant·es, quel que soit le moment du passage.
«On ment sur l’impact réel»
Selon la présidente de Résilience montagne, les raisons sportives ne sont pas seules à expliquer cette utilisation massive. «En termes de récit et d’image, on doit faire croire en mondiovision que la montagne et les Alpes sont blanches. Or, c’est totalement mensonger», pointe-t-elle.
Sous les effets du réchauffement climatique, la durée et la quantité de neige sont en constante diminution partout dans le monde. Ces cinquante dernières années, les Alpes ont connu une réduction de 5,6% par décennie de la durée de la couverture neigeuse, selon une étude scientifique publiée en 2023 dans Nature climate change. Un déclin sans précédent ces six derniers siècles, alors que la température y a augmenté de 2,5 degrés en moyenne par rapport à 1900, selon l’Agence alpine des territoires.
«Doit-on vraiment continuer à faire croire que ces montagnes sont la capitale du ski ?, s’interroge Valérie Paumier. On ment sur l’impact réel de cette neige sur les ressources en eau et les conséquences sur la biodiversité.»
Cette image sert plus globalement de béquille, selon elle, à l’économie du ski. «C’est un modèle qui est mort, mais malgré cela on continue. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas trouvé de solution de remplacement, analyse-t-elle. Les JO ressemblent à un New deal [la politique étasunienne de lutte contre la Grande Dépression entre 1933 et 1938, NDLR] à la Roosevelt : on propose de grands projets pour faire croire que tout va bien.»
Une contradiction avec les objectifs de durabilité
Selon les associations écologistes interrogées, cette utilisation massive de neige artificielle lors des Jeux de Milan-Cortina, en inadéquation avec les enjeux écologiques et climatiques, va à rebours des promesses de durabilité formulées par les organisateur·ices italien·nes.
«La montagne sert de laboratoire artificiel au service des Jeux, qu’importent les conséquences sur le long terme dans la région», peste Nicola Pech, de Mountain wilderness. «Ce n’est pas juste un sujet sportif, rappelle Valérie Paumier. C’est une problématique politique.»
Lauren Mosdale, de Cipra France, souligne pourtant que la montagne «a d’autres atouts que la neige à faire valoir» et appelle à réfléchir à l’adaptation des épreuves. «Pour les Jeux de Milan-Cortina, c’est trop tard. En revanche, les JO de 2030 en France ne sont pas faits.»
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