«Ça a été dévastateur et déprimant. Nous ne savions pas quoi faire.» Susan Hunter se souvient du mois d’avril 2022, lorsqu’elle a appris la pollution aux PFAS de ses terres. Agricultrice à Unity, dans l’État du Maine (États-Unis), elle se préparait à transmettre sa ferme à son fils. Elle était loin de se douter que son foin renfermait ces molécules chimiques cancérigènes pour l’humain, utilisées par l’industrie pour rendre nos objets du quotidien imperméables (vêtements) ou anti-adhésifs (poêles à frire). On les appelle aussi «polluants éternels», en raison de leur persistance dans l’environnement et le corps humain.
Alertée par un fermier dont le lait bio était contaminé aux PFAS, Susan Hunter a voulu savoir si le foin qu’elle lui vendait en était la cause. «Les tests ont révélé que les trois quarts de ma ferme n’étaient pas exploitables pour la production de foin», résume-t-elle.
Au total, 82 fermes étaient touchées par une pollution aux PFAS dans le Maine en 2024, selon l’État. La faute revient à des boues de stations d’épuration épandues par le passé sur des champs de la région. Ce fertilisant, quasi gratuit, permettait aux agriculteur·ices d’éviter le recours aux engrais chimiques. Problème : les autorités ont découvert que ces boues étaient contaminées aux PFAS, vraisemblablement à cause de rejets de l’industrie papetière, très présente dans cet État américain composé à 89% de forêts.
Une ferme-laboratoire sur les PFAS
«Tout le monde me disait de vendre mes terres ou d’y installer des panneaux solaires. Je leur répondais que je suis trop agricultrice pour gaspiller cette magnifique propriété», se remémore Susan Hunter qui, depuis, a retrouvé le sourire. En 2022, refusant de baisser les bras, cette ancienne éleveuse laitière a contacté l’université du Maine. Trois ans plus tard, les terres agricoles de Susan Hunter sont un vaste terrain de recherche scientifique à ciel ouvert.

Sur une parcelle de son terrain, qu’elle nous fait visiter en cette fin octobre 2025, des fanions indiquent la présence de plantes. «Il y a de la luzerne, du trèfle, de la fétuque, de l’avoine, de l’orge, du seigle ou encore du maïs», s’extasie-t-elle, avouant «adorer les sciences». Ellen Mallory, agronome et professeure en agriculture durable à l’université du Maine, cherche à comprendre quelles quantités de PFAS présentes dans les sols agricoles passent à travers les différentes plantes.
«Les premiers échantillonnages ont montré que le maïs fourrage présentait des concentrations en PFAS plus faibles que les légumineuses fourragères. À la ferme de Susan, notre étude l’a démontré de manière répétée. On pense que les PFAS se déplacent dans la plante par transpiration végétale. Les feuilles, qui constituent la majeure partie de la surface de transpiration, finissent par en accumuler beaucoup, contrairement aux grains ou aux fruits», détaille l’agronome.
Pour cette raison, le fils de Susan Hunter s’est mis à cultiver du maïs et des pois, qui accumulent moins les PFAS. «Nous essayons de remettre une plus grande partie de la ferme en production, confie l’agricultrice. À mesure que nous faisons des découvertes avec l’université, les chercheurs nous font des recommandations.»

Un peu plus loin, la paysanne plonge ses mains dans un tas de biochar. Ce charbon végétal, mélangé aux sols, permet de retenir les PFAS avant qu’ils ne migrent dans les cultures. «Ling Li a cultivé de la laitue et des tomates sur un sol contenant du biochar, un autre contenant du compost non contaminé et, enfin, sur le sol contaminé lui-même», se souvient-elle.
L’un des objectifs d’étude de cette professeure associée en systèmes bioénergétiques durables de la même université est de comprendre combien de biochar est nécessaire pour réduire les teneurs en PFAS dans les plantes. L’étude est encore en cours, mais les premiers résultats sont encourageants, d’après l’université. «Peut-être que cela nous aidera à l’avenir, mais le biochar est relativement cher. Est-ce économiquement viable pour un agriculteur ?», s’interroge Susan Hunter.
L’État en soutien
Quelques kilomètres de forêts plus loin, toujours dans le Maine, à Knox, Adrienne Lee a vécu le même cauchemar lorsqu’elle a découvert la contamination de sa ferme biologique en 2022. Aujourd’hui, la petite exploitation tient debout. «On est en train de récolter nos carottes d’automne», explique-t-elle, les mains dans la terre, avec son équipe. La ferme doit son salut au soutien financier de l’État du Maine. Sans cela, «nous n’aurions pas pu survivre», ajoute la fermière.

Créé en 2022, le fonds PFAS est doté de 60 millions de dollars (environ 51 milliards d’euros) pour aider les agriculteur·ices à surmonter les pertes financières et les coûts liés à l’analyse des sols. La ferme d’Adrienne Lee a pu bénéficier d’un «revenu de remplacement» pendant deux ans. «Je sais qu’il y a d’autres États dans le pays où ce type d’aide n’existe pas, donc je me sens chanceuse», sourit-elle. L’État du Maine est allé encore plus loin en rachetant des terres agricoles polluées, comme celles d’un fermier qui s’est vu offrir 333 000 dollars (283 000 euros) en 2025.
À proximité d’un ancien poulailler à l’abandon se dresse un «magnifique réservoir blanc», ironise Adrienne Lee, de la taille d’une grosse citerne. Et de préciser : «Une autre façon dont l’État nous a aidés, c’est en nous fournissant ce réservoir pour l’irrigation de nos cultures, puisque notre puits a été contaminé. Chaque semaine, nous recevons des livraisons d’eau par camion.»
Cette politique volontariste est aussi une manière pour l’État de réparer ses propres dégâts. Ce sont bien ses services qui ont autorisé l’épandage agricole des boues contaminées aux PFAS. Rétropédalant en 2022, le Maine a interdit cette pratique sur tout son territoire.
Depuis, la ferme d’Adrienne Lee a appris à composer avec la pollution. «Nous avons augmenté notre production de fleurs», explique l’agricultrice. N’étant pas consommées, les fleurs – même contaminées aux PFAS – posent moins de difficultés. Il en est de même pour les légumes-racines puisque, selon les types de PFAS présents dans les sols, ils se concentrent plutôt dans les feuilles.

«Dans une partie de ce champ, on a même pu cultiver l’année dernière des choses sûres pour la santé comme des carottes, des betteraves ou des pommes de terre, affirme la fermière. Nous gagnons désormais plus d’argent qu’avant, mais nous avons dû adapter notre modèle économique en étendant nos activités.»
«Je suis clairement contaminée
En concertation avec l’État, l’université du Maine travaille sur d’autres solutions. D’une part, un procédé physique pour détruire les PFAS dans les sols. Il s’agit d’utiliser la méthode du plasma : un champ électrique dans le sol contaminé génère des changements physiques (électrons, ions, etc.) qui détruisent les PFAS. D’autre part, un médicament pour réduire les taux de PFAS dans le lait de vache.
Ces alternatives ne règleront pas le problème à sa source, à savoir l’émission de PFAS dans notre environnement, qui migrent jusqu’à nos assiettes. D’autant que le sujet n’est pas uniquement agricole, il est aussi sanitaire.
Le sang de la fille d’Adrienne Lee et de son mari Ken est fortement contaminé au PFOA, un «polluant éternel» connu pour être très toxique. 1 700 microgrammes par litre ont été retrouvés chez leur enfant, alors âgée de moins de 2 ans, soit plus de mille fois au-dessus du taux que l’on retrouve en population générale. «Notre fille a été allaitée», précise la paysanne, qui buvait l’eau de la ferme et ignorait qu’elle était contaminée. «J’ai l’impression que nous vivons encore, je ne dirais pas au jour le jour, mais d’année en année», confie-t-elle.
De son côté, Susan Hunter doit jongler entre les rendez-vous médicaux et un emploi à côté de la ferme. «Je suis clairement contaminée. Je suis plusieurs programmes pour éliminer les PFAS de mon organisme, indique-t-elle. L’été, je travaille dans un food truck : des quesadillas, des paninis, des nachos. Mais je garde beaucoup d’espoir en l’avenir.»
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