«Nous espérons avant tout faire triompher la vérité et la justice. Pour nous, et toutes les autres victimes», déclare, plus déterminée que jamais, Sabine Grataloup. Ce jeudi 3 avril marque pour elle et sa famille l’aboutissement de sept ans de procédure judiciaire contre le géant de l’agrochimie Monsanto, propriété du groupe allemand Bayer depuis 2018. Le tribunal de Vienne (Isère) doit se prononcer sur la responsabilité de l’industriel dans l’état de santé de Théo, le fils de Sabine et de son époux Thomas, atteint de graves malformations depuis la naissance.
C’est à l’été 2006 que tout commence. Comme chaque année pendant la belle saison, Sabine épand à plusieurs reprises dans sa carrière équestre du Glyper, un désherbant similaire au Roundup, dont la substance active, le glyphosate, est fournie par Monsanto. À ce moment-là, elle ne sait pas encore qu’elle est enceinte de quelques semaines. Plusieurs mois plus tard, son fils naît avec de graves problèmes de santé. Dès l’accouchement, la toute nouvelle mère sait que quelque chose ne va pas. «Je vois l’équipe médicale qui se précipite, qui cherche, puis comprend que Théo n’a pas d’œsophage, et que son système respiratoire communique avec son système digestif. On me dit alors qu’il doit être transféré en urgence dans un autre hôpital», se souvient douloureusement Sabine, que Vert a rencontrée chez elle, près de Vienne, mardi 1er avril.
55 opérations
Très vite, un médecin leur dit que ces problèmes de santé pourraient être liés à des pesticides. «Mais nous avons tout de suite pensé que cela ne pouvait pas être le cas, car nous habitons près d’une forêt, entourés de vaches et de chevaux. Il n’y a pas de champs cultivés, on mange bio… Les pesticides ne nous concernent pas», se remémore-t-elle. Les jeunes parents ont de toute façon d’autres préoccupations, en premier lieu la santé fragile de leur bébé.

Un peu plus d’un an après la naissance de Théo, en juin 2008, Sabine Grataloup pulvérise de nouveau du Glyper dans la carrière équestre, pour éliminer les herbes qui ont poussé durant le printemps. «Je me plains de maux de tête, comme souvent quand j’épands ce produit. Et, à ce moment-là, ça fait tilt. En fait, j’ai bien été exposée à des pesticides pendant ma grossesse», réalise-t-elle.
Le combat judiciaire ne démarre pas tout de suite pour autant. La famille se concentre sur Théo et gère un quotidien marqué par de nombreuses opérations. Aujourd’hui âgé de 17 ans, le garçon a subi depuis sa naissance 55 interventions sous anesthésie générale, qui ont concerné son œsophage, son estomac et son système respiratoire, larynx et trachée.
La situation change au moment des révélations des «Monsanto papers», un ensemble de documents internes au géant de l’agrochimie, rendu public en 2017 dans le cadre de procédures judiciaires aux États-Unis. Ces éléments ont levé le voile sur les différentes manœuvres de la firme pour cacher la dangerosité du glyphosate : pression sur des scientifiques, désinformation, collusion et conflit d’intérêts, campagne d’influence…
Victoire auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides
«Jusque-là, je pensais naïvement que Monsanto n’était pas au courant de ce que provoquaient ses produits. Que ce qui nous arrivait était juste un énorme manque de chance. Mais ces documents ont prouvé que non seulement ils savaient, mais qu’ils ont cherché à le cacher», raconte Sabine Grataloup. La famille décide alors d’attaquer au civil la société étasunienne, et dépose l’assignation officielle en mai 2018. Pendant les années qui suivent, la famille Grataloup et ses avocats récoltent de nombreux éléments et études, qu’il faut traduire en français. Un travail colossal, long de sept ans. «Le dossier doit faire plus de 1 000 pages aujourd’hui», affirme la mère de famille.
Entre-temps, les parents de Théo se lancent dans une autre procédure. Ils font une demande auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, créé en France en 2020 pour «garantir la réparation forfaitaire des dommages subis par les personnes dont la maladie est liée à une exposition professionnelle aux pesticides». Ce fonds s’adresse aux adultes, mais aussi aux enfants exposés à ces substances pendant la grossesse, ce qui est le cas de Théo. Quelques mois après l’envoi du dossier, en décembre 2021, le fonds d’indemnisation reconnaît un lien possible entre exposition prénatale à l’herbicide et malformations. Théo recevra à sa majorité une indemnité de 35 000 euros, réévaluée en fonction de son état de santé. «J’ai fondu en larmes à l’annonce de la décision. Tout ce qu’on avait rassemblé était enfin reconnu par des scientifiques», se remémore Sabine Grataloup, qui s’est alors sentie libérée d’un sentiment de culpabilité. «Je dois vivre avec ma décision d’avoir répandu ce désherbant. J’ai longtemps redouté que Théo m’en veuille un jour. Mais il m’a toujours rassurée, en me disant que je ne pouvais pas savoir», raconte-t-elle, les larmes aux yeux.
«On se battra jusqu’au bout»
Sabine espère que la décision du tribunal de Vienne ira dans le sens du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. «Même si nous gagnons, nous n’obtiendrons pas une grosse somme d’argent. Cela ne représentera rien pour Bayer-Monsanto. Mais nous espérons faire jurisprudence, pour que cette décision serve à toutes les autres victimes : en Argentine, aux États-Unis et ailleurs». La mère de Théo assure avoir été contactée par une quarantaine de familles françaises qui suspectent le glyphosate d’avoir eu un impact sur la santé de leur enfant.

Théo, pour sa part, a quelques appréhensions, en amont de l’audience. «C’est la première fois qu’il y aura autant de journalistes et de caméras à la fois. Ça va être un peu éprouvant», anticipe l’adolescent. S’il a hâte que cette journée soit passée, pour pouvoir se concentrer sur d’autres choses, il attend beaucoup du jugement : «C’est vraiment important pour moi, car ça fait longtemps que ça dure. L’enjeu de la décision est crucial, pour une question de santé publique, d’environnement… J’aimerais bien sûr que Monsanto soit condamné, mais j’espère surtout qu’à terme le glyphosate sera interdit. Même si je sais que ça risque de ne pas arriver tout de suite.»
En 2023, la commission européenne a en effet prolongé pour dix ans l’autorisation du glyphosate dans l’UE, en s’appuyant notamment sur un rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui affirmait ne pas voir identifié de «domaine de préoccupation critique» chez les humains, les animaux et l’environnement, susceptible d’empêcher l’autorisation de l’herbicide. Le glyphosate a en revanche été classé en 2015 comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Depuis, quatre associations environnementales ont contesté la décision de la Commission devant la justice européenne.
De leur côté, Théo et sa mère sont conscients que l’affaire judiciaire risque de ne pas s’arrêter là. «Nos avocats nous ont prévenus que Monsanto allait sûrement faire appel, en fonction du jugement», explique Sabine Grataloup. Elle promet de continuer à se battre pour toutes les familles qui comptent sur eux. «Bien sûr que nous ressentons de la lassitude. Mais nous sommes arrivés jusque-là, ce n’est pas pour baisser les bras. On se battra jusqu’au bout.»
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