«Quand on vient ici, on oublie qu’on est dans les quartiers nord. On oublie qu’on est dans le béton.» Depuis qu’ils ont commencé à cultiver leur premier jardin partagé au cœur de la cité Saint-Barthélemy, dans le 14ème arrondissement de Marseille, en 2016, Yazid et Samia Bendaif n’en finissent pas de planter des graines.
En 2021, le couple a même créé son association, Terre d’entraide et de partage : un projet inclusif d’agriculture urbaine pour recréer du lien entre les habitant·es des différents quartiers nord et renouer avec la terre, malgré la densité urbaine.
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Cultiver la cité
Leur histoire d’amour avec le jardinage a commencé dans les années 2010, à leur emménagement à la cité Saint-Barthélemy : un ancien quartier cheminot que connaissait déjà bien Yazid, qui a grandi juste à côté. Il a vu cette cité «dépérir» au fil des années, être de moins en moins fleurie. Alors, il a agi.
Après leur installation, les Bendaif ont cultivé un premier jardin, sous leur balcon, au pied de l’immeuble, ouvert sur la cité et les passant·es. Rosiers, camélias, fleurs comestibles, oiseaux et insectes… la nature a repris ses droits petit à petit. «Nous avons ramené la biodiversité dans la cité», se félicite Yazid. Et l’idée de cultiver un jardin nourricier de germer dans la tête de Samia. Un projet qui convainc Yazid de s’en remettre aux bailleurs de la cité pour demander un terrain plus grand.
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En 2016, avec le soutien de la Maison pour tous (un espace culturel et social ouvert au public), Yazid a obtenu l’accord du bailleur de monter un projet de jardins partagés sur une parcelle en friche de la cité Saint-Barthélemy. Et, neuf ans plus tard, ce qui est devenu leur «jardin familial» leur a permis d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en légumes et fruits. Un travail colossal, sept jours sur sept, et ce malgré leurs problèmes de santé. «Cultiver la terre, c’est devenu notre thérapie», sourit le Marseillais de 65 ans.
En ce lundi hivernal, Samia Bendaif est à la manœuvre dans le potager familial. Elle plante ses salades, aidée par deux jeunes en service civique : «C’est que du bonheur. C’est devenu une vraie passion. Même avant, quand on n’avait que notre balcon, j’étais déjà contente de ramasser quelques feuilles d’épinards, même si ce n’était pas grand-chose».
Et leur thérapie personnelle de se lier au collectif : «Tout ce que nous voulons faire, c’est toucher les habitants pour qu’ils retrouvent une alimentation saine et durable.»
Le terreau du lien social
Pour cela, le couple a investi un autre terrain, un peu plus loin, et créé des jardins encore plus grands, qui ont vu le jour en 2022. Dans ces parcelles partagées qui comptent arbres fruitiers, plants de légumes, de graines ou encore des plantes herbacées, une communauté de jardinier·es autodidactes s’est constituée. Elles et ils sont uni·es par une charte portée par Terre d’entraide et de partage, qui interdit notamment l’usage de pesticides. Une femme vient justement arroser ses plants : «Elle a récemment perdu son mari. Ça lui fait du bien de s’occuper de sa parcelle, c’est sa thérapie à elle aussi», explique Yazid.
Le terrain compte une vingtaine de jardins d’une trentaine de mètres carrés chacun. Et l’association les attribue tant à des habitant·es d’autres quartiers nord qu’à des associations comme Fouque, qui accompagne des enfants et adolescent·es en grande difficulté.
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Des élèves d’une école voisine sont même venus visiter les jardins pour un atelier de sensibilisation à l’écologie intra-urbaine. «Je leur ai fait goûter des fleurs comestibles, comme la capucine. Ils ne connaissaient pas, ils ont adoré», se remémore Yazid. Terre d’entraide et de partage est désormais prestataire ce type d’atelier, après avoir intégré le programme des Cités éducatives, lancé par l’Éducation nationale.
Une reconnaissance précieuse pour l’association et son couple fondateur, alors que Yazid veut «faire entrer le jardinage dans le cursus scolaire, pour que les enfants prennent conscience d’où vient ce qu’ils mangent».
Et il n’y a pas qu’avec les écolier·es que Yazid transmet son savoir-faire : il se rend aussi dans les prisons de Marseille. En lien avec l’association locale Opera Mundi, il échange avec les détenu·es au sujet de l’agriculture urbaine et partage sa connaissance des jardins partagés. De quoi faire de la terre un outil pour recréer de la cohésion sociale.
Son association continue de se développer : elle s’apprête à investir un espace de douze hectares pour aider à la création d’un tiers-lieu culturel, sur les hauteurs de Saint-Barthélemy. Avec trois Ehpad à proximité, Yazid et Samia pourront bientôt mettre en place de nouveaux jardins partagés ouverts à un public encore plus large.
Un nouvel horizon pour l’association, de plus en plus sollicitée. Si Yazid dit se «tenir à distance des politiques», il ne mène pas moins un combat sur le terrain contre la stigmatisation des quartiers nord : «La grande majorité des bonnes choses qui se font dans les quartiers, personne n’en parle. Nous sommes stigmatisés. La terre est devenue un outil pour combattre ça : on s’en sert pour créer des connexions entre des gens qui, à l’origine, ne seraient jamais rencontrés.»
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