Reportage

«Nous restons là, sans emploi, avec de grosses inquiétudes» : Salindres, un village du Gard déchiré par le scandale des PFAS

Pfas à face. Il y a un an, plusieurs médias dévoilaient la concentration spectaculaire d’un «polluant éternel» dans les cours d’eau de Salindres (Gard). Depuis, la majorité des salarié·es de l’usine productrice ont appris leur licenciement et la fermeture prochaine du site. Tandis que certain·es veulent de la transparence, d’autres incitent au silence.
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Le compte à rebours est lancé. En mai prochain, l’usine chimique Solvay à Salindres (Gard) cessera son activité, faute de rentabilité suffisante selon l’entreprise belge. Cet arrêt mettra au chômage 68 salarié·es, dans un territoire divisé, désemparé. Depuis 18 mois, la commune de 3 500 âmes subit de plein fouet le scandale des «polluants éternels» (PFAS), dans lequel l’usine est impliquée puisqu’elle fait partie des cinq sites français qui fabriquent ces substances.

Aux pieds des Cévennes, Solvay produit de l’acide trifluoroacétique (TFA), le plus petit des PFAS, mais aussi le plus répandu dans l’environnement. Celui-ci sert à fabriquer des pesticides, des produits pharmaceutiques ou encore des batteries électriques. Il se caractérise par sa très grande résistance à la chaleur, à l’eau et à l’huile, et il est quasiment invisible. Si l’on sait que les PFAS sont associés à de nombreux risques sanitaires (altération du système immunitaire ou endocrinien, dégradation de la fertilité, perturbations métaboliques ou augmentation de certains cancers), on dispose de moins d’informations sur les effets du TFA sur la santé. Toutefois, on le sait nocif pour le foie et il est suspecté d’être toxique pour le système reproducteur.

Début 2024, des analyses menées dans les cours d’eau autour de Salindres et dans un périmètre alentour de 20 kilomètres, initiées par l’association Générations futures, ont été rendues publiques et ont démontré une concentration spectaculaire en TFA. «Ça a été une claque. Ce que l’on redoutait devenait réalité», reprend Sophian Hanous, un salarié de Solvay, représentant du personnel. Il se souvient très bien du jour où il a reçu la notification sur son téléphone. Le 6 février 2024, il recevait : «À Salindres, dans les Cévennes, une contamination record aux polluants éternels dans les eaux.» Sur l’écran de son téléphone portable défilait alors un article publié dans Le Monde.

L’usine du groupe belge de chimie Solvay, à Salindres (Gard). © Philippe Devanne/Adobe stock

En un an, tout s’est accéléré pour ce Gardois de 38 ans, ses collègues et pour les habitant·es de Salindres. Médiatisation hors norme, manifestations à répétition, révélations en cascades dans les médias, réunions d’information… Dans la région, les PFAS alimentent bien des conversations. Des prises de bec, aussi. Que penser de ces révélations d’une contamination massive des cours d’eau du territoire ? Pourquoi Salindres serait devenue «la capitale de la pollution», la «poubelle de France», comme les élu·es ont pu le lire sur les réseaux sociaux ? Est-ce que les médias n’en feraient pas un peu trop ?

Étienne Malachanne, maire sans étiquette de Salindres, élu en 2020, rembobine : «Quand on apprend ça, dans une commune comme la nôtre, ça fait l’effet d’un petit séisme. Il a fallu gérer cette crise et ses conséquences. L’annonce de la fermeture, pour raison économique, a été le deuxième coup de massue.»

À la suite de ces révélations, Laurent Émorine, retraité qui vit près de l’usine et ancien directeur de recherches au CNRS, a organisé plusieurs réunions citoyennes d’informations dans les villages alentours, là où les maires ont bien voulu mettre à disposition une salle municipale. Le sujet est sensible. «Nous ne sommes pas toujours les bienvenus, parce que cela pose aussi la question de la contamination de l’eau potable, certains élus ne veulent pas se mouiller», confie le Gardois. À l’aide d’un Powerpoint et de schémas pédagogiques, il explique ce que la science dit des PFAS, de leur «persistance dans les organismes et des potentiels méfaits sur la santé humaine»«Il s’agit d’un sujet de santé publique. Notre objectif est d’expliquer les chiffres et leur signification pour que les habitants s’emparent du sujet», précise-t-il.

À chacune des réunions, une cinquantaine de personnes se déplace. Toujours avec le même sentiment d’incompréhension. Pour cause : l’activité de Solvay n’a rien d’illégal. Jusqu’à présent, les textes de l’Union européenne n’imposent aucune norme restrictive sur le TFA. Une nouvelle règlementation suggère bien aux États membres de considérer un seuil limite de 0,5 microgramme par litre (µg/l) dans l’eau potable, pour 20 PFAS parmi les plus préoccupants. Mais, le TFA ne fait pas partie de cette liste de molécules surveillées.

Sophian Hanous demande des comptes. «Maintenant que la pollution est avérée, l’entreprise ferme. Et nous, nous restons sans emploi, avec de grosses inquiétudes sur notre santé et celle de nos proches», poursuit celui qui a rejoint le collectif Gard-eaux-PFAS, né au lendemain du scandale.

Des salarié·es de l’usine Solvay, lors d’une manifestation en décembre 2024. La troisième en trois mois, après l’annonce de la fermeture du site de Salindres (Gard). © Agathe Beaudouin/Vert

Mais tous·tes les salarié·es ne défendent pas cette démarche, et des tensions sont apparues ces derniers temps dans leur boucle Whatsapp. «Certains veulent avant tout retrouver un emploi, ne pas faire de vagues, explique Damien Olry, élu CGT employé depuis dix ans. Les gars sont écœurés, dégoutés. Beaucoup sont en arrêt maladie. Ils avaient un salaire plutôt confortable, un emploi à cinq minutes de chez eux. Ça va être compliqué de retrouver un boulot et d’entendre des discours du style ‘’On est une famille’’.» Lui aussi, après un temps de réflexion, plaide pour des analyses d’urine. «Nous allons les financer nous-mêmes. Nous n’avons rien obtenu sur cet aspect-là dans le plan social, c’est lamentable.»

Michel Tachon, qui représente l’association anti-pesticides Générations futures dans le Gard, veut poursuivre le combat et obtenir de la direction de Solvay qu’«elle prenne en charge des analyses toxicologiques pour connaître le niveau de contamination des salariés». Il insiste pour que les élu·es «imposent à l’entreprise de financer un plan de dépollution du site de Salindres». De son côté, le groupe Solvay a déclaré qu’il «s’engagerait à mener à bien une remise en état du site».

Progressivement, d’autres positions se font entendre à Salindres. Pour Chantal Martinez, la petite cinquantaine, «toutes ces annonces font une mauvaise réputation au département. Je vis du tourisme. Attention aux informations trop anxiogènes.» Cette idée a circulé parmi la population. Au fil des manifestations organisées devant l’usine, qui ont rassemblé jusqu’à mille personnes, l’affluence a diminué. Même les futur·es licencié·es ne se déplacent plus pour manifester, ou si peu qu’elles et ils se comptent sur les doigts d’une main. Un agent immobilier local affirme : «Tout cela dessert le territoire, qui n’est pas épargné par la situation économique globale. Il faudrait laisser le temps aux scientifiques de mener des recherches approfondies sur les effets réels du TFA, plutôt que de crier au loup et de faire de la mauvaise publicité. Qui peut dire que c’est réellement néfaste pour notre santé ?»

Sur place pourtant, plane l’ombre d’une étude de Santé publique France, parue en 2020, qui a fait beaucoup de bruit. Elle démontre l’existence d’un cluster de glioblastomes (une tumeur cérébrale très agressive, dont on ne guérit pas) à Salindres et à Rousson, le village voisin. Avec neuf cas recensés, le taux d’incidence est trois fois supérieur à la moyenne départementale. En 2024, l’étude de Santé publique France a été actualisée et a confirmé la sur-incidence de cas à Salindres et Rousson. Mais elle ne dit rien des causes. «Est-ce que c’est lié aux activités de l’usine ? C’est devenu tabou d’en parler, on ressent des pressions. Même les politiques ont déserté, observe un salarié de Solvay, qui demande l’anonymat. J’ai des problèmes aux poumons. J’aimerais savoir si c’est dû à mon travail. Et mon collègue, dont la femme a fait des fausses couches, est-ce aussi une conséquence de notre activité ?»

Toutes ces interrogations restent sans réponse. À Salindres, entre celles et ceux qui veulent défendre l’attractivité d’un territoire et les partisan·es d’une plus grande transparence sur l’effet des PFAS, le fossé se creuse.

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