Au téléphone, la voix de Carlos Buitron trahit un mélange d’inquiétude et d’incompréhension. Le paysan a appris la nouvelle jeudi 22 janvier : l’épandage de glyphosate pour détruire les cultures illicites de coca commencera ce mois-ci. Le mot d’ordre de la direction anti-drogue de la police colombienne précise que les aspersions de l’herbicide reprendront en premier lieu dans sa commune, Argelia, dans le sud-ouest de la Colombie.
«Bien sûr que cela nous préoccupe», confie Carlos Buitron qui, comme la grande majorité des agriculteur·ices de la localité, cultive «trois ou quatre hectares de coca» pour se dégager un revenu suffisant et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. «Le glyphosate détruit la coca, mais aussi le cacao, la banane plantain… Il détruit tout», fustige-t-il.

Annoncé dès le mois d’avril 2025, le retour en grâce du glyphosate a été confirmé par les autorités colombiennes quelques jours avant Noël. En 2015, son épandage par avion avait pourtant été interdit par la Cour constitutionnelle. Le tribunal considérait l’herbicide trop dangereux pour la santé des paysan·nes et l’environnement. Depuis, seules les pulvérisations «manuelles» et à petite échelle restaient autorisées.
Dix ans plus tard, l’herbicide peut de nouveau s’écouler librement dans les campagnes colombiennes. «Nous n’aurions jamais pensé que cela reviendrait avec Gustavo Petro», avoue Juan*, paysan cocalero de la région du Putumayo, dans le sud du pays. Pendant de longues années, le président de gauche a critiqué la méthode, défendant une nouvelle approche en matière de lutte contre le narcotrafic, axée sur le développement rural.
En 2021, il promettait que «pas une seule goutte de glyphosate ne [serait] déversée» s’il était élu. «C’est une énorme déception, concède Ana Maria Rueda, spécialiste de politique en matière de drogue à la Fondation Idées pour la paix. Son discours et son action sont devenus totalement contradictoires.»
L’explication de ce revirement se trouve sans doute aux États-Unis. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a fait de la lutte contre le narcotrafic l’une de ses priorités. La Colombie, premier producteur mondial de cocaïne (extraite des feuilles de coca), est dans le collimateur du président républicain. En 2023, le pays andin comptabilisait 253 000 hectares de coca, un record, selon le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
Exigence de Washington
Pour Donald Trump, le responsable de cette situation se nomme Gustavo Petro. Le 3 janvier, quelques heures après la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, Donald Trump menaçait son homologue colombien de subir le même sort. Il qualifiait même Gustavo Petro «d’homme malade, qui aime produire de la cocaïne et la vendre aux États-Unis». Fin octobre déjà, le Trésor américain avait placé le président colombien sur la liste Clinton des personnes recherchées pour trafic de drogue. Et, une semaine plus tôt, les États-Unis avaient retiré à la Colombie sa certification en matière de lutte anti-drogue, privant le pays d’environ 400 millions de dollars (337 millions d’euros) d’aides annuelles.

La pression de Washington est-elle devenue trop forte pour Bogota ? «C’est la seule explication logique, répond Ana Maria Rueda. Entre ce qu’il vient de se passer au Venezuela et les menaces contre sa personne, Petro a préféré céder.» Le président colombien a lui-même avoué, à demi-mot, avoir fléchi sous le poids des menaces américaines. «Trump m’a dit qu’il pensait faire du mal à la Colombie […] qu’il planifiait une intervention militaire», racontait-il le 9 janvier dernier à El Pais.
La reprise des épandages de glyphosate est, elle aussi, une exigence de la Maison Blanche, selon les informations du quotidien espagnol, qui relaie des sources diplomatiques. Début janvier, pendant que les deux chefs d’État s’invectivaient sur les réseaux sociaux, une commission secrète tentait d’apaiser les tensions. La délégation américaine a de nouveau brandi la reprise de l’épandage de glyphosate comme «condition inamovible» d’un retour à une entente cordiale entre les deux alliés historiques, précise le journal.
Interrogé sur ce revirement, Gustavo Petro a réfuté tout retour en arrière. Cette fois, les pulvérisations se feront à l’aide de drones, 1,5 mètre au-dessus des plants de coca, et non par avion. Ces précisions ne rassurent pas Carlos Buitron. «Le gouvernement dit qu’avec les drones les aspersions seront mieux contrôlées, mais qu’est-ce qui nous le garantit ?», interroge le leader de l’association paysanne locale Ascamta. Il se souvient des années 2000, lorsque l’armée faisait pleuvoir des litres de glyphosate sur les collines d’Argelia. «Même vingt ans plus tard, rien ne pousse sur certaines parcelles», raconte l’agriculteur, qui évoque aussi les «milliers de personnes déplacées» et les conséquences sur la santé des habitant·es. Ana Maria Rueda abonde : «En Colombie, l’épandage de glyphosate est un traumatisme, au même titre que la guerre entre l’État et les groupes armés.»
Une pratique «ni durable ni souhaitable»
Entre 2000 et 2015, le glyphosate était le principal instrument du Plan Colombia, la stratégie américano-colombienne de lutte contre la production de cocaïne et les groupes armés qui la chapeautaient. Les résultats ont été plus que mitigés. Certes, l’épandage massif a permis de réduire de près de 75% la surface cultivée en moins de quinze ans, mais cela n’a pas réglé le problème à long terme. Les groupes armés sont toujours là et la production de cocaïne bat de nouveaux records.

«Les paysans se sont adaptés et ont relocalisé les cultures», explique Ana Maria Rueda. Pour la spécialiste, l’éradication à grand renfort d’herbicide est vouée à l’échec si elle ne s’accompagne d’aucun programme de développement rural qui permette aux paysan·nes de sortir de la dépendance économique à la coca. «En plus des conséquences désastreuses sur la santé et l’environnement, ne pas s’attaquer aux causes sociales et économiques de la coca condamne l’État à pulvériser à l’infini. Cela n’est ni durable ni souhaitable», insiste-t-elle.
Reste une interrogation : si l’épandage de glyphosate ne permet pas de lutter efficacement contre la production de drogue, pourquoi les États-Unis imposent-ils cette pratique ? Les attaques en mer des Caraïbes contre des embarcations qui, selon Washington, transportaient de la drogue, donnent un élément de réponse. L’efficacité des frappes pour lutter contre le narcotrafic a été largement remise en question par les spécialistes. Ces dernier·es y ont plutôt vu une manœuvre politique visant à réaffirmer le contrôle des États-Unis sur leur hémisphère, plutôt qu’une volonté réelle de s’attaquer aux racines du trafic de drogue.
Le retour au glyphosate pourrait suivre une logique similaire. «Ses promoteurs américains ont en réalité des préoccupations géopolitiques qu’ils dissimulent mal derrière un discours anti-drogue que tous les analystes savent purement rhétorique», résume Camilo Gonzalez Posso, directeur de l’institut de recherches Indepaz, dans un article consacré à la question. Glyphosate ou pas, la coca continuera de pousser sur les Andes colombiennes.
*Le nom a été modifié pour des raisons de sécurité.
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