On a beaucoup parlé de ces élections municipales comme d’une étape avant la course à la présidentielle. Quels enseignements peut-on en tirer ?
C’est vrai que, côté partis, ces élections ont lancé toutes les manœuvres stratégiques pour la présidentielle. Mais sans message franc du côté des électeurs. D’abord parce que les enjeux nationaux ont finalement été moins prégnants qu’attendus, ce qui a laissé plus de place aux configurations locales et aux jugements sur le bilan des équipes sortantes.
Par exemple, il arrive souvent que des scrutins servent à envoyer un message au gouvernement en place. Ça n’a pas été le cas cette fois-ci, tout simplement parce qu’il n’y avait pas forcément de cible. Le parti présidentiel a présenté très peu de candidats aux municipales et il est resté mutique pendant toute la campagne. Du coup, là où on a vu des alternances politiques, elles tiennent moins du climat national que de l’appréciation purement locale des enjeux.

Ensuite, on assiste depuis plusieurs années déjà à une forme de désynchronisation des arènes électorales, avec des forces plus dynamiques aux élections nationales – Renaissance, La France insoumise ou le Rassemblement national –, et d’autres plus implantées localement – Les Républicains et le Parti socialiste. On voit des formations comme LFI ou le RN présenter ces municipales comme un tremplin vers la présidentielle, alors qu’elles sont très loin de rattraper l’ancrage des Républicains ou du PS.
Cela étant dit, il y a quand même un climat d’opinion avec la sécurité comme préoccupation principale des électeurs. Pour moi, ça a généré un souffle de droite. Pas une vague, mais un souffle. On l’a vu dès le premier tour avec un taux de reconduction des sortants nettement supérieur à droite qu’à gauche. Et ça s’est confirmé dimanche avec un peu plus d’alternance de gauche à droite que de droite à gauche.
Quelle a été la place de l’écologie dans ce scrutin ?
Si l’on poursuit sur le climat d’opinion actuel, il est clair qu’il est devenu beaucoup moins favorable à l’écologie, et donc aux Écologistes. Surtout si l’on compare aux années 2019-2020, où les taux de préoccupation pour l’environnement étaient historiquement hauts.
Aujourd’hui, c’est l’inverse, et on peut même dire qu’il y a beaucoup de conflictualités sur les enjeux associés à l’environnement. L’opposition aux politiques publiques d’inspiration écologique est devenue une stratégie électorale pour beaucoup. À Bordeaux, le nouveau maire Renaissance Thomas Cazenave a dit que sa première action serait de «rallumer la lumière la nuit», en référence au plan d’extinction de l’éclairage public nocturne de son prédécesseur, Pierre Hurmic.
Tout cela s’est traduit dans les chiffres dès le premier tour des municipales : à offre comparable (c’est-à-dire quand les Écologistes n’étaient pas dans l’équipe sortante), ils ont récolté en moyenne 4 points de moins qu’en 2020. Dans ce contexte moins porteur pour eux, Les Écologistes ont aussi moins pris de têtes de liste et se sont rangés derrière le PS, ce qui fait qu’il va y avoir un recul de leur nombre dans les conseils municipaux, même si on ne peut pas le chiffrer pour l’instant.

La situation s’analyse différemment pour les maires Écologistes sortants. Ils ont eu des résultats contrastés, liés à l’appréciation de leur bilan en local. Dès le premier tour, Jeanne Barseghian à Strasbourg ou Pierre Hurmic à Bordeaux ont fait des scores en net recul par rapport à leur premier tour de 2020, contrairement à Grégory Doucet, qui a fortement progressé à Lyon entre 2020 et 2026. On ne peut donc pas faire une appréciation homogène de leur bilan.
Avec votre collègue Simon Persico, vous avez constaté que les municipalités écologistes élues en 2020 avaient tenu une bonne partie de leurs engagements de campagne. Tenir ses promesses, ça ne paie pas tant que ça, finalement ?
Examiner le sort des promesses de campagne permet d’évaluer ce qu’on appelle la réactivité démocratique des maires, c’est-à-dire la façon dont ils essaient de se conformer au mandat confié par les électeurs. On a constaté qu’elle était élevée chez les élus Écologistes, mais ça ne peut pas être prédictif de leur réélection. Souvent, ce qui n’était pas prévu compte encore plus. Par exemple, la gestion du Covid-19 ne faisait pas partie des promesses de campagne, et ça a été fondamental dans leur mandat une fois en place. Parfois, c’est la seule promesse non tenue qui cristallise la campagne des adversaires. D’autre fois encore, c’est tout simplement la manière de tenir ses promesses qui attise les tensions, etc.
Fusions par-ci, désaveux par là : la gauche est apparue plus désunie que jamais pendant ces élections. Un avant-goût de 2027 ?
Si on avait posé cette question au lendemain des élections législatives de 2024 [lorsque la gauche unie sous la bannière du Nouveau Front populaire est arrivée en tête, NDLR], on aurait parlé de grande dynamique unitaire. Moins de deux ans plus tard, revoilà la lutte pour le leadership. Donc ce qui se passe aujourd’hui à gauche ne préjuge pas de ce qu’il se passera dans un an.
Ce qui est vrai par contre, c’est que ces élections n’ont en rien rapproché le Parti socialiste et La France insoumise. On aurait pu se dire que les fusions de listes étaient un outil de rapprochement, mais la façon dont elles ont été mises en œuvre ne permettait pas ce rapprochement. Il n’y a quasiment pas eu d’accords programmatiques, seulement des fusions techniques où les candidats s’unissent pour gagner des sièges au conseil municipal. Partout où c’est arrivé, LFI a d’ailleurs rappelé qu’ils siègeraient dans l’opposition et non dans la majorité avec le PS.
Le fait que dans plusieurs communes ces alliances PS-LFI aient perdu alors que l’addition de leurs voix au premier tour laissait présager le contraire – c’est le cas à Toulouse, par exemple – tend à rouvrir le dilemme stratégique : la gauche doit-elle s’unir ? De ce point de vue, il est clair que cet épisode va redonner de la voix aux partisans des «gauches irréconciliables».
Ce que cela nous rappelle aussi, c’est que LFI a acquis un aspect repoussoir chez certains électeurs à gauche, mais aussi – et surtout – dans le reste de l’échiquier politique. À Clermont-Ferrand ou à Brest, la liste du Rassemblement national s’est effondrée entre le premier et le second tour. Pourquoi ? Parce que les électeurs d’extrême droite ont préféré voter utile à droite et ainsi empêcher l’alliance des gauches d’arriver au pouvoir.
On voit que le travail politique engagé pour faire de LFI un repoussoir a pris corps du côté des électeurs et que les reports de voix à gauche ne fonctionnent plus autant. Mais, dans un sens, tout le monde a intérêt à ce que LFI soit perçue comme une force autonome, qui incarne une grande radicalité. Tout le monde, y compris LFI elle-même.
La vague brune n’a pas eu lieu. Que faut-il en déduire ?
Certes, on ne peut pas dire qu’il y a une «vague brune» mais, dans l’histoire du Rassemblement national, ces élections marquent indéniablement un jalon supplémentaire très positif pour eux. Ils avaient quelques maires sortants qui ont été très confortablement réélus et ils sont parvenus à ajouter d’autres conquêtes au second tour. C’est la poursuite de leur stratégie d’implantation locale qui est une stratégie payante à long terme. Avoir des notables locaux permet de mieux résister aux variations des climats d’opinion.
Certes, ils restent minoritaires dans les grandes villes, et même la plupart du temps au niveau local. Mais la conquête de Nice, cinquième ville de France, n’est pas accessoire ; de même que les scores réalisés à Marseille (40,3%) ou Toulon (47,65%). Si on veut être de mauvaise foi, on peut toujours dire que c’est plus décevant qu’attendu. Les autres forces politiques ont eu à la fois des gains et des pertes, mais l’extrême droite ressort renforcée de cette élection.
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