Décryptage

Face au RN, des scientifiques du climat résolus à «faire monter la digue»

Science refuse. À quelques jours du premier tour des élections législatives anticipées en France, de nombreux scientifiques ont décidé de se mobiliser publiquement contre l’extrême droite. Vert a interrogé plusieurs d’entre elles et eux.
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«À l’instar de nom­breuses per­son­nes, de col­lec­tifs et d’associations citoyennes, nous pen­sons que le moment est grave et nous invi­tons à une large mobil­i­sa­tion face à cette men­ace dans les urnes les 30 juin et 7 juil­let prochains». Dans une tri­bune que Vert a pu con­sul­ter en avant-pre­mière, les quelque 2 000 sympathisant·es de la branche française du col­lec­tif Sci­en­tifiques en rébel­lion ont décidé de par­ler claire­ment et d’une seule voix con­tre la per­spec­tive d’une arrivée au pou­voir du Rassem­ble­ment nation­al.

«Nous nous sommes posés la ques­tion de savoir si nous pou­vions pren­dre posi­tion publique­ment, notre organ­i­sa­tion se déclarant comme aparti­sane, explique à Vert Kévin Jean, maître de con­férences en épidémi­olo­gie au Cnam et mem­bre de Sci­en­tifiques en rébel­lion. Mais il y a un con­sen­sus sur la néces­sité de s’exprimer sur les dan­gers que représen­terait le RN au pou­voir en France. Ce par­ti con­stitue une men­ace pour les valeurs d’universalisme et d’internationalisme que por­tent les sci­ences. La sit­u­a­tion nous force donc à sor­tir de l’apolitisme». Act­if depuis 2020 en France, le col­lec­tif est con­nu pour prôn­er des actions de désobéis­sance civile afin d’alerter con­tre l’inaction face au dérè­gle­ment cli­ma­tique.

Des mem­bres de Sci­en­tifiques en rébel­lion pren­nent part aux man­i­fes­ta­tions con­tre la mon­tée de l’extrême droite le 15 juin 2024 à Paris. © Compte Insta­gram de Extinc­tion Rebel­lion

Le texte s’alarme des effets délétères des mesures pris­es par Trump aux États-Unis, Bol­sonaro au Brésil, Orbán en Hon­grie, Moraw­iec­ki en Pologne et Mel­oni en Ital­ie, notam­ment con­tre le plu­ral­isme de l’information et le fonc­tion­nement de la jus­tice. «L’attaque des con­tre-pou­voirs et de l’État de droit est bien dans les car­tons du RN : sous pré­texte d’économies, le RN a con­fir­mé vouloir pri­va­tis­er l’audiovisuel pub­lic», avance le col­lec­tif dans sa tri­bune.

D’autres pris­es de parole de la com­mu­nauté sci­en­tifique ont émergé ces derniers jours, à l’instar d’une autre tri­bune pub­liée dans Le Monde ce dimanche et signée par «800 chercheurs, doyens de médecine et patrons des grands insti­tuts, comme le CNRS ou l’Inserm». Un appel qui vise à rap­pel­er que la démarche sci­en­tifique se fonde sur «l’ouverture au monde et la libre cir­cu­la­tion des indi­vidus, le libre-échange des con­nais­sances et de la pen­sée, la vérité, la trans­parence, la rigueur et l’exigence, et encore la tolérance, l’éthique et l’humanisme», pour déjouer «l’obscurantisme».

Le scientifique et sa «neutralité»

Si l’image du sci­en­tifique éloigné du chaos du monde dans son labo a longtemps cir­culé, l’accélération de la crise écologique et désor­mais la bataille poli­tique con­tre la mon­tée de régimes autori­taires rebat pro­fondé­ment les cartes. Même pour ceux et celles qui revendiquent la pru­dence et les pro­pos mesurés, pren­dre posi­tion n’a plus rien d’antinomique avec le posi­tion­nement sci­en­tifique et sa légendaire «neu­tral­ité».

Chercheur sur l’adaptation du lit­toral aux risques côtiers au BRGM et co-auteur du dernier rap­port du GIEC, Gonéri Le Cozan­net insiste auprès de Vert sur le car­ac­tère «non pre­scrip­tif» des travaux sci­en­tifiques : en pro­duisant des rap­ports rigoureux, les chercheur·ses ali­mentent la con­nais­sance sans jamais vers­er dans l’opinion.

Mais ces mêmes sci­en­tifiques, souligne-t-il, «tra­vail­lent dans le cadre d’un sys­tème de valeurs qui, lui, n’est pas neu­tre. Les rap­ports du GIEC sont élaborés dans l’optique des 17 objec­tifs du développe­ment durable, mis en place par les Nations unies. Ces objec­tifs prô­nent des valeurs d’universalisme et d’humanisme, œuvrent pour l’égalité entre hommes et femmes, etc. Je suis plutôt pru­dent dans mes pris­es de parole, car je représente aus­si mon insti­tu­tion. Mais je con­sid­ère que je prends posi­tion pour des valeurs que je défends en con­tribuant à des travaux de recherche. C’est dans ce cadre que j’agis aus­si comme citoyen».

Un point de vue partagé et défendu par l’autrice du dernier rap­port du GIEC, Yam­i­na Saheb, dans un grand entre­tien à Vert. Spé­cial­iste de la sobriété et de l’énergie, la sci­en­tifique estime qu’«un chercheur, c’est un citoyen avant tout. Dans ce moment, je ne com­prends pas que les gens ne pren­nent pas posi­tion. Quand on tra­vaille sur le cli­mat, la réponse, elle est poli­tique. Cette sépa­ra­tion-là n’a aucun sens. C’est une hypocrisie».

Des menaces multiples pour les chercheur·ses

Que craig­nent les sci­en­tifiques si le RN arrivait au pou­voir en France ? «D’abord, la chas­se aux sor­cières, avec des blocages de car­rières, voire des exclu­sions, pour ceux et celles qui con­testeraient le nou­veau pou­voir, estime Kévin Jean. Il y a aus­si la manière dont la recherche serait financée, avec des ori­en­ta­tions qui reviendraient à min­imiser des pro­grammes sur le cli­mat, les alter­na­tives agri­coles, la bio­di­ver­sité. On pour­rait crain­dre aus­si la nom­i­na­tion de per­son­nal­ités con­testées ou la créa­tion de chaires sur des thèmes sans solid­ité sci­en­tifique, comme ce con­cept du “grand rem­place­ment”». La préférence nationale pour­rait exclure de très nom­breux sci­en­tifiques, comme Yam­i­na Saheb, fran­co-algéri­enne : «avec des col­lègues de Sci­ences Po, on a estimé que deux-tiers des enseignants de cette école étaient étrangers ou bi-nationaux», autant de per­son­nes men­acées par l’arrivée du RN au pou­voir.

Quelle forme prendrait la mobil­i­sa­tion de Sci­en­tifiques en rébel­lion en cas de vic­toire de l’extrême droite aux lég­isla­tives anticipées ? «Nous sommes une organ­i­sa­tion qui prône la désobéis­sance civile, et nos actions sont con­duites par des indi­vidus qui s’exposent. Ce mode d’action pour­rait-il être encore com­pat­i­ble avec un gou­verne­ment RN ?, s’interroge Kévin Jean. Nous sommes en train de réfléchir aux formes qui pour­rait pren­dre la résis­tance. Pour l’heure, il s’agit avant tout de mon­ter la digue».