Reportage

En Bretagne et en Corse, le voilier comme alternative au ferry pour des traversées plus vertes et «des sensations incroyables»

C’est beau à voiles. Depuis trois ans, la compagnie Îliens propose des liaisons régulières à la voile entre Quiberon et Belle-Île en Bretagne. Une alternative décarbonée au ferry qui a fait des petits, dont la coopérative Sailcoop, qui vient d’ouvrir une nouvelle liaison. Récit, cheveux au vent, à bord du Saona.
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À Quiberon (Mor­bi­han), sur le front de mer, une petite cabane en bois retient l’at­ten­tion des pas­sants, sor­tis en nom­bre pour prof­iter de l’une des rares éclair­cies de ce mois de juin. À l’in­térieur, Lili, le rire franc et le con­tact facile, n’y vend ni crêpes ni chur­ros, mais des tick­ets pour embar­quer à bord de Saona, le voili­er de la com­pag­nie Îliens.

Depuis 2021, cette dernière assure d’avril à novem­bre des liaisons régulières à la voile entre le con­ti­nent et la com­mune belliloise de Sauzon. L’ob­jec­tif : pro­pos­er une alter­na­tive décar­bonée au trans­port mar­itime de pas­sagers, à l’heure où env­i­ron un mil­lion de per­son­nes font chaque année la tra­ver­sée vers Belle-Île à bord d’un fer­ry.

À bord du Saona, les pas­sagers peu­vent met­tre la main à la pâte et aider à hiss­er la grand-voile. © Cécile Massin/Vert

«Si vous n’êtes jamais mon­tés à bord d’un voili­er, c’est l’oc­ca­sion», entame Lili en direc­tion d’un cou­ple de touristes intrigués, alors que la sil­hou­ette de Saona se des­sine dans le chenal. Au total, une trentaine de per­son­nes sont atten­dues pour la dernière tra­ver­sée de la journée, sur les 74 pas­sagers que peut accueil­lir le cata­ma­ran. En quelques min­utes, toutes et tous embar­quent à bord, accueil­lis par l’équipage qui rap­pelle les con­signes à respecter : ne pas mon­ter à plus de dix sur les deux filets à l’a­vant du cata­ma­ran, pren­dre un des seaux à dis­po­si­tion en cas de mal de mer… «et surtout, prof­iter», lâche Jean-Philippe, le cap­i­taine du jour, sous les applaud­isse­ments des marins en herbe, alors que le voili­er quitte le port.

65% des traversées à la voile

Par­mi les pas­sagers, cer­tains sont des habitués, comme Estelle et Julien. Instal­lé à Nantes, le jeune cou­ple, dont la famille pos­sède une mai­son à Belle-Île, essaye de priv­ilégi­er le voili­er au fer­ry pour effectuer les 17 kilo­mètres qui sépar­ent l’île du con­ti­nent. «On est attaché aux solu­tions qui per­me­t­tent de décar­bon­er les trans­ports et de préserv­er l’en­vi­ron­nement, avance Julien. Et puis ne pas enten­dre le bruit du moteur, ne pas avoir les vapeurs de fioul, c’est vrai­ment agréable, con­tin­ue Estelle en jetant un œil autour d’elle. On peut vrai­ment prof­iter du moment».

Depuis 2021, près de 60 000 per­son­nes sont mon­tées à bord du Saona. © Cécile Massin/Vert

Mis à part pour les entrées et sor­ties de port où l’u­til­i­sa­tion du moteur est oblig­a­toire, l’équipage du Saona utilise autant que pos­si­ble la force vélique. «Quand il n’y a pas de vent, on est con­traint d’u­tilis­er le moteur, con­cède Jean-Philippe, surtout qu’on s’en­gage à ce que la tra­ver­sée ne dure pas plus de 1h30, mais en moyenne, on effectue plus de 65% de nos tra­ver­sées à la voile», con­tin­ue le marin. Un pour­cent­age dont se félicite la com­pag­nie, qui estime ne con­som­mer que 0,3 litre de gasoil par pas­sager et par tra­jet, pour un impact envi­ron­nemen­tal inférieur de 80% aux autres modes de tra­ver­sée.

Un projet qui fait des petits

Instal­lés à Vit­ré (Ille-et-Vilaine), Nicole et André n’en sont pas non plus à leur pre­mière tra­ver­sée. «Nous, ce qu’on aime tout par­ti­c­ulière­ment, c’est l’am­biance famil­iale qu’il y a sur le bateau», détail­lent les deux retraités. Et à voir le groupe de copains affairé à hiss­er la grand-voile sous les encour­age­ments de Clarisse, l’une des matelots de l’équipage, on veut bien les croire. «Voyez, c’est une vraie expéri­ence d’embarquer sur ce voili­er !», rient-ils.

Pour les marins en herbe, la tra­ver­sée à bord du voili­er est l’occasion de pren­dre le temps de souf­fler, au con­tact de la nature. © Cécile Massin/Vert

Une expéri­ence qui, depuis la créa­tion d’Îliens, séduit un nom­bre crois­sant de pas­sagers : depuis 2021, près de 60 000 per­son­nes ont embar­qué à bord de Saona. Surtout, le mod­èle imag­iné par Îliens fait des petits. Depuis 2022, la coopéra­tive Sail­coop – dont Îliens est d’ailleurs socié­taire –, pro­pose des tra­ver­sées en voili­er entre Saint-Raphaël (Var) et Calvi (Corse) à bord de ses deux bateaux, prêtés par des pro­prié­taires qui n’en avaient plus l’usage.

Sur sa pre­mière sai­son, en 2022, la coopéra­tive estime avoir émis 12,8 kilo­grammes de CO2-équiv­a­lent (kgCO2eq) par pas­sager, con­tre 219 kgCO2eq pour le fer­ry. Pour alléger encore son bilan car­bone sur sa nou­velle ligne entre Con­car­neau (Fin­istère) et l’archipel bre­ton des Glé­nan, qui vient tout juste d’ouvrir, Sail­coop a fait con­stru­ire un nou­veau cata­ma­ran. «On voulait un bateau très vélique et léger, qui per­me­tte de nav­iguer à la voile très rapi­de­ment, détaille Maxime de Ros­tolan, directeur général de Sail­coop. Ce nou­veau voili­er pèse 17 tonnes, «alors qu’habituellement, il faut compter 25 tonnes pour trans­porter 80 pas­sagers», ajoute-t-il. À terme, ce bateau doit per­me­t­tre de trans­porter entre 15 et 20 000 per­son­nes par an.

À bord du Saona. © Cécile Massin/Vert

«Notre objec­tif, c’est de rem­plac­er au max­i­mum les vedettes ther­miques, con­tin­ue Maxime Buhry, respon­s­able de la ligne Con­car­neau-Les Glé­nan. On voudrait réus­sir à con­va­in­cre autant les pas­sagers qui souhait­ent voy­ager de façon plus écologique que ceux qui cherchent à vivre une expéri­ence unique en mer».

De nouvelles façons de voyager

Une ambi­tion com­mune à Sail­coop et Îliens, qui butent pour­tant sur dif­férents obsta­cles pour réus­sir à attir­er une clien­tèle plus large, à com­mencer par celui du prix. Ni l’une, ni l’autre, n’ont béné­fi­cié de sub­ven­tions. Entre Saint-Raphaël et Calvi, par exem­ple, un aller-retour en voili­er peut coûter jusqu’à cinq fois plus cher que le fer­ry. Côté bre­ton, la dif­férence tar­i­faire est moin­dre, mais les insu­laires restent peu nom­breux à envis­ager le voili­er comme une alter­na­tive réelle au fer­ry, ce dernier étant à la fois moins cher, plus rapi­de et moins soumis aux aléas météorologiques. «Pour cer­tains pas­sagers, il s’ag­it aus­si de réus­sir à dépass­er leur peur de la mer, insiste Lili. Par con­tre, une fois qu’ils y arrivent, ils décou­vrent vrai­ment des sen­sa­tions incroy­ables».

Un mou­choir imbibé de men­the poivrée à la main pour lut­ter con­tre le mal de mer, Blanche, qui voy­age pour la pre­mière fois avec Îliens, peut l’attester : «je n’é­tais pas sere­ine en mon­tant sur le bateau, mais une fois dessus, c’est vrai que c’est très agréable», con­clut la jeune femme alors qu’à l’hori­zon, Belle-Île fait son appari­tion. D’i­ci à l’an prochain, Îliens espère acquérir un deux­ième voili­er, tan­dis que Sail­coop réflé­chit à la con­cep­tion de bateaux de très grande capac­ité, capa­bles d’ef­fectuer des tra­ver­sées inter­con­ti­nen­tales. De l’autre côté de la Manche, le Bri­tan­nique Andrew Simons porte un pro­jet de liai­son régulière entre Dou­vres, en Angleterre, et Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Autant de pro­jets de mobil­ité douce en mer qui, s’ils restent pour le moment mar­gin­aux, con­tribuent à dessin­er de nou­velles façons de voy­ager.

Un arti­cle de Cécile Massin.