La rivière Drôme menace de déborder, en ce mois de février. Le sol est détrempé mais, quand le soleil perce les nuages, on sent les prémices du printemps. Frange courte et manteau bariolé, Fanny Boullaud, 38 ans, discute avec Juliette Baste-Morand, 31 ans, dont la capuche rose dépasse d’un imperméable tacheté de terre. Elles parcourent un petit terrain en énumérant les plantations : choux, radis… C’est ici que Fanny Boullaud cultive depuis six ans, à trois kilomètres de Crest, dans la Drôme.

Juliette Baste-Morand l’a rejointe il y a deux ans. Les deux femmes ont accès à cette terre jusqu’au mois de juin : le propriétaire, anciennement associé, a décidé de la récupérer. Après, c’est l’inconnu. «On cherche des terres depuis un an environ, retrace Fanny Boullaud. Quelques opportunités sont arrivées par bouche à oreille, mais nous n’aurons pas trouvé à temps pour cultiver cet été. C’est frustrant de louper la saison haute, on va devoir faire une pause.»
Le «plafond de terre»
Trouver une surface à cultiver, voilà tout l’enjeu pour nombre de volontaires à l’installation agricole. Mais toutes et tous n’ont pas les mêmes chances face au foncier : la répartition de la propriété des terres agricoles est hautement inégalitaire. Noémie Girard est chargée de mission Genre et Agriculture à Terre de liens, une association qui lutte contre la spéculation sur le foncier agricole. Elle explique : «70% des terres agricoles appartiennent à des hommes. Les lignes masculines ont toujours été privilégiées pour les héritages des terres et des entreprises.»
On dénombre seulement un quart de femmes parmi les chef·fes d’exploitation agricole. Dans ce contexte, la ministre de l’agriculture Annie Genevard a dévoilé un «plan d’action pour favoriser la place des femmes en agriculture», lundi, à l’occasion du salon de l’agriculture à Paris. Il contient une quarantaine de mesures, peu coûteuses, qui font l’objet de critiques.
Les femmes qui souhaitent s’installer sur une parcelle ont structurellement moins de capital et d’héritage que les hommes à présenter comme garanties aux banques. «Leurs profils et projets sont considérés par les créanciers comme atypiques», déplore Noémie Girard. Elles ne peuvent alors prétendre qu’à l’achat ou à la location de plus petites surfaces. Et de poursuivre : «Ces difficultés sont rassemblées dans la formule pensée par des collègues de Terre de liens : “le plafond de terre”, en miroir de l’expression “plafond de verre”, venue des études de genre.» Conséquence ? Les femmes sont de moins en moins présentes parmi les actif·ves agricoles, alertait la sécurité sociale agricole (MSA) dans son livre blanc de 2024 : en un an, le nombre de salariées agricoles avait baissé de quasiment 10%.
Retour dans les environs de Crest, où deux grandes serres recouvrent les derniers légumes d’hiver et les premiers du printemps. À l’arrière, un abri en bois foncé donne sur une plus petite serre : «C’est la pep’ !», s’enthousiasme Fanny Boullaud. La pépinière fait la fierté des deux femmes : «Nous faisons tous nos semis ici, à partir de semences paysannes biologiques. Seulement 10% de notre assolement [la répartition et la rotation des cultures sur les parcelles, NDLR] est sous serre, et nous ne mettons pas de bâches en extérieur. On a déjà un modèle paysan très abouti, d’autant plus que nous sommes rentables», souligne l’agricultrice. Les deux trentenaires expliquent leurs difficultés d’accès à la terre par «le facteur humain».

Noémie Girard, de Terre de liens, nuance : «Ce type d’expériences et de refus arrive beaucoup plus souvent aux femmes qu’aux hommes. Les études font remonter un manque de confiance et de crédibilité. On présume le manque de force physique des femmes, de compétences ou de réflexion sur la viabilité de leur projet.» Fanny Boullaud se remémore une visite d’exploitation : «Nous sommes tombées sur un agriculteur “bio et éthique” qui allait partir à la retraite et dont la maison serait restée au milieu de nos terres. Dès les visites, il commençait à nous contredire… alors qu’il n’avait jamais fait de maraîchage de sa vie.»
«On entend souvent parler de types qui viennent regarder ce que les paysannes font, par-dessus leurs épaules. Je ne veux pas de ça», tranche Juliette Baste-Morand. Les deux agricultrices ne considèrent pas avoir subi beaucoup de sexisme dans leur parcours – pourtant jalonné de remarques comme «Où est le patron?» ou «Où est le café?». S’il fallait s’associer à trois, Juliette Baste-Morand choisirait une femme. Dans le rapport de l’Association régionale pour le développement de l’emploi agricole et rural (Ardear), intitulé Parlons égalité de genre dans l’agriculture paysanne, 70% des femmes et des minorités de genre rapportent avoir été témoins ou victimes de remarques ou comportements sexistes dans leur activité.
La maternité comme point de bascule
Devant la difficulté à trouver de nouvelles terres, pourquoi ne pas revenir au salariat, au moins un temps ? Fanny Boullaud est formelle : «Je n’ai pas envie de désherber pour les autres, je veux être ma propre patronne. J’aime la charge mentale qui vient avec le fait d’être cheffe d’exploitation, même en association. J’apprécie faire la comptabilité, préparer mon assolement, décider quoi planter en arbres ou fleurs. J’ai une idée assez précise de ce à quoi ressemblerait ma ferme idéale.» Pour Juliette Baste-Morand, il est également important de «montrer que c’est possible, qu’on peut être rentable. J’adore ce métier et je veux montrer qu’on peut en vivre décemment – et sans avoir des robots !»

Dans leur logement, Fanny Boullaud et son compagnon s’abritent du froid de la fin de l’hiver. La porte est calfeutrée de velours rouge, au sol sont dispersés quelques jouets en bois. L’agricultrice balaie la pièce du regard et se lance : «La première fois que je me suis rendu compte que mon expérience de paysanne était particulière en tant que femme, c’était lors de ma grossesse. Mes associés étaient prévenus et enthousiastes pour mon projet d’enfant, et je me suis assez bien organisée pour être remplacée.»
À l’époque, elle a pris son congé maternité de trois mois – chose que ne font que 67% des paysannes. Elle est retournée dans les champs en pleine saison, au mois d’août, sous 40 degrés presque tous les jours. «J’ai fait une dépression post-partum non diagnostiquée, se souvient-elle. J’avais très mal au corps, j’ai voulu en faire autant qu’avant. J’ai un gros mental, j’ai considéré que ça ne pouvait pas m’arriver à moi. J’avais des sautes d’humeur très difficiles à gérer humainement.»
Malgré les aides de la sécurité sociale agricole, la maternité est un moment de grande vulnérabilité pour les agricultrices, source de beaucoup d’inégalités par la suite. «Pensant souvent qu’agriculture et maternité seraient impossibles à concilier, les femmes ont tendance à faire d’abord leur projet de famille, puis à se lancer dans un projet agricole. Ce qui les amène facilement au-delà de 40 ans», observe Noémie Girard, de Terre de liens. Ce qui est important, car il s’agit de l’âge limite pour prétendre aux aides à l’installation. La chargée de mission ajoute : «Sans ces dernières, les banques seront encore plus méfiantes à financer des projets.»
Juliette Baste-Morand et Fanny Boullaud aiment l’idée de groupes de parole ou de formations en mixité choisie (sans hommes cisgenres) – même si elles n’y ont pas souvent recours. «J’aurais apprécié un cercle de discussion pour des conseils sur la maternité», glisse Fanny Boullaud. Une note d’espoir, toutefois : l’entraide entre paysannes permet de simplifier les parcours, souligne Noémie Girard : «Quand une femme est impliquée dans une vente ou location d’exploitation agricole, elle a souvent tendance à faciliter la transmission vers une autre femme.»
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