Robot pour être vrai. Au cours d’une grande soirée organisée par Vert au musée des Arts et Métiers, à Paris, Arthur Grimonpont (RSF), Anaëlle Beignon (Limites numériques) et Théo Alves da Costa (Data for Good) se sont interrogés sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’information. Elle et ils ont identifié plusieurs menaces que cette technologie fait peser sur nos démocraties.
Intelligence artificielle (IA), climat : des liaisons dangereuses ? C’est à cette question qu’ont tenté de répondre Arthur Grimonpont, spécialiste de l’intelligence artificielle à Reporters sans frontières ; Anaëlle Beignon, doctorante, membre du collectif Limites numériques, qui milite pour un internet plus sobre ; et Théo Alves da Costa, coprésident de Data for Good, association qui veut mettre la tech au service de l’intérêt général. Ces spécialistes de l’IA étaient réuni·es par Vert au musée des Arts et Métiers à Paris, vendredi 7 février dernier. En amont du sommet sur l’intelligence artificielle, qui se tient dans la capitale française ce lundi et mardi, elle et ils ont livré leur vision de l’information à l’heure de cette révolution numérique.
Loup Espargilière, rédacteur en chef de Vert. Comment va-t-on s’informer avec l’intelligence artificielle ? À quoi ressemblera l’information sous IA en 2030 ?
Arthur Grimonpont, Reporters sans frontières. Il est difficile de répondre à cette question de façon fiable. Mais je pense que nous aurons tendance à poser des questions directement à un robot pour nous informer. Ce sera un petit peu comme nous le faisons avec Google, sauf qu’aujourd’hui nous cliquons sur des liens pour, ensuite, lire des articles.
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Nous pourrions assister à la disparition de cette dernière étape : ne plus lire d’articles de presse ni écouter d’émission de radio pour accéder à l’info. À la place, nous pourrions avoir une conversation avec une entité non-humaine : un robot avec lequel nous nous informerions.
L’influence de la technologie deviendrait alors encore plus forte qu’aujourd’hui. Actuellement, même si nous sommes dans des bulles informationnelles [les algorithmes des réseaux sociaux nous enferment dans une sorte de «bulle» qui filtre les informations que nous recevons, NDLR], nous pouvons nous envoyer un article de presse et en discuter. Nous disposons ainsi des mêmes faits, rapportés par un journaliste.
Mais si chacun discute avec un robot en qui il a entièrement confiance, alors ça devient plus dur de toucher le réel. L’IA crée une dépendance et modifie les comportements des usagers.
Juliette Quef, présidente de Vert. Comment ça se manifeste, cette sorte d’addiction ? Comment les plateformes réussissent-elles à faire ça ?
Anaëlle Beignon, membre du collectif Limites numériques. D’abord, il y a des dépendances cognitives. Quand nous utilisons des services numériques, nous développons des habitudes, des compétences et des savoir-faire qui nous rendent addicts, au fil du temps. Si l’IA rend certaines choses plus faciles à faire, il sera difficile de s’en passer. Ça nous semblera être une contrainte de ne pas l’utiliser.
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Ensuite, il y a la dépendance sociale, nous allons nous influencer mutuellement. Il y aura peut-être aussi des effets de mode. Ou un sentiment d’exclusion, si l’on n’utilise pas l’IA. Nous utilisons d’office certains outils numériques, tout simplement parce que tout le monde est dessus.
Et nous pouvons imaginer que ces dépendances-là seront encore plus marquées dans les prochaines années. Quand nous serons tous habitués à utiliser l’IA générative [des outils qui produisent des textes, images ou sons sur une simple demande textuelle, NDLR] pour travailler, alors nous aurons du mal à convaincre nos collègues d’utiliser des outils numériques sans IA.
Loup Espargilière. Sommes-nous obligés, en Europe, de faire cette course à l’IA ? Devons-nous faire émerger «nos» géants de l’intelligence artificielle pour ne pas finir dévorés par les États-Unis ?
Théo Alves da Costa, Data for Good. Le sujet n’est pas tellement de dire qu’il nous faut des géants français ou des data centers en France. La souveraineté, sur ces technologies, ça n’existe pas. D’un bout à l’autre de la chaîne, nous dépendons d’autres pays. Même les États-Unis : ils n’ont pas les matériaux, les minerais, qui proviennent de 40 pays différents. Ils sont aussi tributaires des câbles sous-marins qui passent à plein d’endroits.
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Ce qui est important, c’est de choisir démocratiquement ce que nous voulons faire de l’IA. C’est un débat que nous n’avons pas encore aujourd’hui. Plutôt que des alternatives européennes aux géants américains, nous devons demander un espace démocratique autour de ces technologies. C’est une question de régulation ou de vote, par exemple.
Mais il faut aller beaucoup plus loin et former toutes les parties prenantes : associations, syndicats, salariés d’entreprises… Il faut de la formation pour faire émerger un esprit critique. Nous avons besoin d’un contre-pouvoir sur lequel nous appuyer et d’espaces de dialogue démocratique : ça peut aller jusqu’à des manifestations.
C’est une nouvelle forme de nouvelle lutte. De la même manière qu’il y a des luttes sociales, écologiques ou féministes.
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