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«Elle ne respire jamais cette dame ?» : sur Radio Orient, la première chronique quotidienne présentée par une IA en France

Onde dit les termes. Cette station diffusée sur une grande partie du territoire a franchi un cap jusqu’alors tabou dans le monde de la radio française : avoir une intelligence artificielle comme présentatrice. Cette technologie bouscule le paysage audiovisuel. Et fait débat.
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Il est midi passé de deux minutes. Donald Trump, Gaza, agriculteur·ices en colère… le flash info s’achève sur Radio Orient, ce mercredi 14 janvier. 12h03, place à une longue interview sur la situation en Iran. 12h07, c’est au tour de la revue de presse. Pendant cinq minutes, une journaliste qui n’a ni nom ni prénom fait le tour des Unes des journaux du Maghreb. De prime abord, rien ne fait tiquer : le rythme est posé, la diction précise, les titres de presse sont correctement prononcés.

«Au bout de 15-20 secondes, je me suis dit : “Mais, elle ne respire jamais cette dame ?”», commente un journaliste d’une station concurrente. Pour cause : cette présentatrice n’existe pas. Radio Orient ne s’en cache pas : «Ce bulletin a été réalisé avec l’appui de l’intelligence artificielle», est-il précisé en fin d’émission.

Cette radio bilingue est diffusée depuis Clichy (Hauts-de-Seine) dans une grande partie de la France. Si la voix que l’on entend à l’antenne est fausse, le contenu de la revue de presse, lui, est parfaitement humain, nous assure un salarié qui souhaite rester anonyme. Chaque jour, une journaliste de la station, basée au Maghreb, écrit et diffuse à l’antenne sa revue de presse en arabe.

Il s’agit du premier cas officiellement documenté de chronique radio lue par une IA et diffusée sur la bande FM française. © Pxhere

Après ça, son texte est envoyé en France, traduit avec le célèbre outil d’IA ChatGPT. Il est ensuite relu par deux personnes différentes et intégré à ElevenLabs, le site de référence pour transformer du texte en voix. L’abonnement à ce dernier site coûte 11 dollars (un peu plus de 9 euros) par mois à cette radio de douze employé·es, dont la moitié sont des journalistes. Selon le salarié que nous avons interrogé, la station n’aurait pas pu mobiliser une personne chaque jour rien que pour cette revue de presse. C’est pourtant ce que font des antennes comme France inter, Radio Classique, RFI ou France Culture. Alors, pourquoi utiliser l’IA ? Contactée, la direction de Radio Orient n’a pas répondu à nos questions.

Une première en France, sans doute loin d’être la seule

Il s’agit du premier cas officiellement documenté de chronique radio lue par une intelligence artificielle (IA) et diffusée sur la bande FM française. Radio Orient n’est pas la seule antenne qui utilise l’IA, soutient ce salarié de la station. Depuis la popularisation massive de cette technologie avec l’essor de ChatGPT en 2023, les exemples de son utilisation dans le monde de la radio sont légion. Avec «Max», CMA Média (BFMTV, La Provence…) convertit ses articles web sous forme orale, «tant le format audio a la cote chez les Français», écrit le groupe. Pour cause : 44% des Français·es écoutent des podcasts, selon l’institut CSA et l’ACPM, et au moins une fois par semaine pour une écrasante majorité d’entre elles et eux.

L’expérimentation de CMA Média est pour l’instant moins convaincante que le système de synthèse vocale du journal américain The Washington Post. «Salut, vous écoutez une nouvelle histoire lue par Chris, une voix générée par intelligence artificielle», peut-on entendre, en anglais, lorsqu’on souhaite écouter la retranscription d’un article sur le site. Le média étasunien est même allé un cran plus loin en créant, l’an passé, un système de podcasts d’actualité générés sur mesure par l’IA, en fonction des centres d’intérêt de l’auditeur·ice. Un flop. Sur son application, le Washington Post maintient son nouveau jouet, mais précise à ses lecteur·ices de «vérifier les informations», tant il y a d’erreurs.

De son côté, le monde de la radio en France reste prudent dans sa prise en main de l’IA. La première immixtion de cette technologie à l’antenne remonte à la diffusion d’un épisode des «Pieds sur terre», sur France Culture, en février 2025. «C’était hyper intéressant, retrace Xavier Eutrope, journaliste spécialiste de l’intelligence artificielle à la Revue des médias de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). On voyait bien à quel point ça buguait, dans le ton et dans le récit incohérent.» La radio publique avait généré, via l’IA, un épisode de trente minutes de son émission phare, sur la base d’un millier d’épisodes précédents. «Les petites hésitations dans la voix, leseuh, m’ont totalement bluffée», se souvient Sonia Kronlund, la productrice de l’émission. «La technologie avait capté nos tics de langage», s’émerveille-t-elle.

Pas envie de créer du doute

Jamais Sonia Kronlund n’avait reçu autant de réactions après une émission : «L’émotion est bien simulée, mais elle ne me touche pas» ; «Si personne ne nous prévient à l’avance, comment [pourrions-nous] faire la part des choses ?», écrivaient alors certain·es auditeur·ices.

Pour éviter toute confusion, France Médias Monde (France 24, RFI…) a banni d’emblée «la génération de sons dont le réalisme risque de tromper le public», précise son guide des bonnes pratiques de l’IA. «On n’a pas envie de créer du doute», explique Vincent Roux, directeur chargé de l’intégration de l’intelligence artificielle au sein du groupe public. «En plein milieu de la nuit, l’année dernière, on a reçu un reportage d’Haïti qui nécessitait de doubler de nombreuses voix, retrace-t-il. Il n’y avait pas assez de monde à la rédaction à ce moment-là, la question s’est alors posée : IA ou pas ? Lenonde principe l’avait emporté largement.»

Si les radios traditionnelles s’accrochent à leurs garde-fous, des antennes alternatives foncent sur cette nouvelle technologie. L’an dernier, Anthony Bourdain, vieux routier des antennes, a lancé 15 webradios qui diffusent non-stop de la musique générée par l’IA. «Mon but est de faire bouger les lignes, histoire qu’on n’ait plus peur de cette technologie dans notre métier», justifie-t-il. Le cofondateur d’IA Radio revendique plus de deux millions d’écoutes en six semaines et estime qu’«il y a une envie de frais». En écoutant la webradio IA Radio Rap, on croit reconnaitre la voix du rappeur Dosseh.

«Bonne nouvelle ! On est irremplaçable»

Dans ce moment de tâtonnement, des questions éthiques et écologiques apparaissent. «Coder une voix, c’est énergivore, le streaming aussi ; l’IA n’est évidemment pas verte», concède Bruno Gloaguen, cofondateur de Webradio.ia, un site qui crée des radios assistées par l’intelligence artificielle. Il est impossible pour le moment de mesurer le bilan carbone de ces créations sonores. Difficile aussi de répondre à toutes les questions juridiques que la technologie soulève : ma voix m’appartient-elle toujours à partir du moment où elle est clonée ? Mon entreprise peut-elle l’utiliser comme bon lui semble ? Dois-je être rémunéré pour le travail de mon clone ? Le droit à la personnalité et le droit d’auteur entrent en jeu, mais il manque de la jurisprudence pour dissiper le flou.

Peu de journalistes interrogé·es par Vert se disent inquiet·es à l’idée que l’IA prenne leur place. Pour maintenir la confiance avec l’auditeur·ice, il faut miser sur la transparence et sur l’éducation aux médias, plaide Xavier Eutrope, de la Revue des médias. Dans l’épisode des «Pieds sur Terre» généré par l’intelligence artificielle, Sonia Kronlund le disait ainsi : «Bonne nouvelle, on est irremplaçable ! Petit avertissement : on a quand même intérêt à se creuser un peu la tête si on veut le rester. Il faut qu’on se parle plus.»

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