Guerre en Ukraine, l’immense défi de la reconstruction : «Fabriquer des pavés à partir des décombres, c’est possible»

Alors que les bombardements continuent de pleuvoir sur son sol, l’Ukraine prépare déjà la bataille de sa reconstruction. Dans un pays où recycler reste difficile, des ONG ambitionnent d’utiliser les débris de la guerre pour rebâtir des immeubles.
Dans le quartier de Saltivka, à Kharkiv (Ukraine), un immeuble endommagé par les bombardements a été démoli. © Constance Derouin/Vert

Quatre ans après son invasion par la Russie, l’Ukraine fait face à un enjeu colossal : dans les territoires sinistrés par les combats, des millions de tonnes de décombres s’entassent. Selon le programme des Nations unies pour le développement, «les débris sont devenus l’un des obstacles principaux à la reconstruction et au retour des habitants». Dans un pays où recycler reste un défi, une coalition d’ONG s’est mise en tête d’utiliser les gravats pour rebâtir les immeubles bombardés.

À Kharkiv, à 30 kilomètres du front, les drones et tirs d’artillerie pleuvent quotidiennement : environ 30% des bâtiments ont été détruits ou endommagés. La ville comptait 1 400 000 habitant·es avant 2022 – sa population actuelle est difficile à estimer à cause des afflux réguliers de réfugié·es des villages voisins. Dans le quartier de Saltivka, les immeubles s’étendent à perte de vue… quand ils sont encore debout.

200 000 tonnes de décombres

Kostyantyn Korotych, directeur adjoint en charge du logement à la mairie de Kharkiv, supervise la démolition des bâtiments les plus endommagés par les frappes russes. Parmi eux, un Brejnevki des années 1970 (du nom de Léonid Brejnev, alors premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique), immeuble typique de l’architecture locale. On ne distingue plus que ses fondations et quelques débris qui ont échappé à la pelleteuse. Au milieu des morceaux de béton, une photo de classe abîmée, la trousse d’une écolière et des fragments de carrelage. Les gravats ont été transportés hors de Saltivka, à Dergatchi, ville en périphérie de Kharkiv.

Dans le quartier de Saltivka, à Kharkiv (Ukraine), cet immeuble de seize étages est en cours de démolition. 72,1% des matériaux pourraient être recyclés. © Constance Derouin/Vert

Pour s’y rendre, direction le nord et la frontière avec la Russie. Plus on s’en approche, plus la route est parsemée d’éclats d’artillerie. Le pick-up serpente entre les herses et les checkpoints militaires, dissimulés sous des filets kaki. On quitte la route principale pour une piste cabossée, empruntée par une file de camions-bennes. 350 poids lourds y convoient chaque jour, déversant les gravats des bâtiments de Kharkiv démolis par les bombardements.

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200 000 tonnes de décombres s’étendent déjà sur ce terrain de 20 hectares. Au milieu des morceaux de béton armé, on retrouve les mêmes fragments de carrelage qu’à Saltivka. Et, toujours, des effets personnels.

Au milieu des gravats, les pelleteuses ont aussi emporté les effets personnels ensevelis par les bombardements. Ici, la chaussette d’un enfant, et un cahier. © Constance Derouin/Vert

Au pied de chaque monticule, des pancartes affichent les numéros et noms des rues où ces débris ont été ramassés. Ivanna Nazarenko, de l’entreprise communale de gestion des déchets de Kharkiv, précise : «Lorsque nous serons en capacité de les recycler pour en faire de nouveaux matériaux, nous aimerions utiliser ces débris pour reconstruire au même endroit les immeubles détruits. Ça compte pour les gens.»

«Aucun système de recyclage fonctionnel»

Recycler les décombres semble à des années-lumière du contexte actuel de gestion des déchets et des pratiques de recyclage en Ukraine. Anna Ackermann, coordinatrice de la coalition Build Ukraine back better (qui permet de coordonner l’action des multiples ONG engagées dans la reconstruction du pays), déplore : «Aujourd’hui, et c’était déjà le cas avant 2022, nous n’avons aucun système de recyclage fonctionnel en Ukraine ; c’est un très gros problème.» Selon la Banque mondiale, seulement 3 à 8% des déchets sont recyclés dans le pays. Plutôt que de dissimuler les stigmates de la guerre, la société municipale de recyclage avance donc à contre-courant, et désire s’appuyer sur cette ressource immédiate.

Dans la décharge de Dergatchi, en périphérie de Kharkiv, les décombres sont entreposés selon leur rue d’origine. © Constance Derouin/Vert

Un petit miracle entoure ces Brejnevki désormais réduits en gravats : ils ne contiennent pas d’amiante (un matériau utilisé dans la construction jusqu’à la fin des années 1990, puis interdit en raison de sa dangerosité pour la santé). «On n’a pas ce problème avec les immeubles collectifs soviétiques, souligne Ivanna Nazarenko. En URSS, l’amiante était surtout présente dans les maisons individuelles.» Cela permet la réutilisation de ces décombres dans la fabrication de nouveaux matériaux. Ces immeubles en série présentent aussi les mêmes caractéristiques de construction, ce qui a permis à la municipalité d’établir le profil type de chacun d’entre eux : le taux de recyclabilité de l’immeuble démoli à Saltivka est de 70,9%.

«Lorsque la guerre sera finie, beaucoup de gens reviendront à Kharkiv, et il manquera des logements. Ces débris seront une nouvelle ressource en matériaux», espère Ivanna Nazarenko. Car l’heure n’est pas encore à la reconstruction : les bombardements trop fréquents endommageraient les nouveaux bâtiments et rendraient ce chantier interminable. D’ici là, le béton concassé de Saltivka est déjà utilisé de manière informelle par la municipalité pour le remblai des routes de la région de Kharkiv. Les bombardements y ont créé des cratères ; et le froid a formé des nids-de-poule, aggravés par le passage des convois militaires.

Une ligne de concassage mobile permet de produire du gravier destiné au remblai des routes de la région. © Constance Derouin/Vert

À Kyiv, capitale ukrainienne, ces amas de gravats font aussi remuer les méninges. L’ONG Rethink, déjà engagée dans l’économie circulaire avant l’invasion russe de 2022, consacre désormais ses recherches au secteur de la reconstruction. Natalie Fadeeva, cheffe de projet, justifie ce virage : «Le secteur du bâtiment est responsable de 40% des émissions de CO2 [à l’échelle mondiale, NDLR] et, en Ukraine, la quantité de décombres est un réel enjeu, alors l’innovation pourrait être un moyen de remédier à ces deux problèmes.»

L’accession à l’Union européenne en ligne de mire

Le 10 avril dernier, Rethink a lancé la production pilote de pavés fabriqués à partir de gravats de la région de Kyiv. À Borodianka ou à Dmytrivka, des communes en périphérie de la capitale, le passage des troupes russes a laissé des plaies béantes dans les quartiers résidentiels. Un premier projet de recherche, financé par le Royaume-Uni et en partenariat avec plusieurs universités britanniques, a déjà permis de produire des poudres de béton recyclé sans amiante, après cuisson à haute température.

Dans les bureaux de l’ONG Rethink, à Kyiv, des échantillons de poudres de débris recyclés et de briques. © Constance Derouin/Vert

Les premiers pavés recyclés produits à partir de ces poudres ont une autre finalité : «L’idée, c’est aussi montrer aux municipalités, entreprises et pouvoirs publics que fabriquer des pavés à partir des décombres, c’est possible», insiste Natalie Fadeeva. Un travail de sensibilisation est nécessaire : «Les architectes sont réticents à utiliser des matériaux recyclés. En Ukraine, ce n’est pas une pratique répandue.» Rethink testera plusieurs types de combinaisons chimiques afin de générer un matériau qui pourrait ensuite être commercialisable.

Avant l’automne, ces pavés devraient être utilisés pour la construction de premiers chemins piétons. Avec l’espoir de généraliser l’utilisation de ces nouveaux matériaux une fois un cadre légal posé. L’ONG a le regard tourné vers l’avenir : «Nous devons uniformiser nos lois et pratiques en matière de construction durable, en vue d’une éventuelle accession à l’Union européenne.»

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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